Alors que les finances publiques restent lourdement déficitaires et que le coût de la vie alimente la colère sociale, David Amiel et Serge Papin, confortablement installés dans leur réalité parallèle, célèbrent les premiers effets de la taxe européenne sur les petits colis, dont l’effet principal est une baisse drastique de TVA récoltée. Une « victoire » et des vaincus : non pas les plateformes chinoises ciblées, qui s’adapteront, mais les pauvres, encore et toujours.
Mercredi 28 octobre, David Amiel, ministre de l’Action et des Comptes publics, et Serge Papin, ministre du Commerce et du Pouvoir d’achat, se sont félicités des premiers effets de la taxe européenne sur les petits colis. Selon les chiffres présentés à Bercy, les montants de TVA déclarés sur ces envois ont chuté de 48 % entre juin et août. La fréquentation de Shein aurait reculé de 42% en juillet, celle de Temu de 36%, tandis que les ventes en valeur de ces plateformes auraient diminué d’environ 25% en septembre, selon Serge Papin.
Le gouvernement y voit la preuve que sa politique porte ses fruits. Mais de quoi se félicite-t-il exactement ? D’avoir freiné les importations de produits à bas prix, certes. Mais aussi, mécaniquement, d’avoir rendu ces produits moins accessibles à une partie de la population, alors même où le pouvoir d’achat est au cœur de la contestation sociale, et tandis que les finances publiques cherchent désespérément de nouvelles recettes – en 2025, le déficit public français a atteint 152,5 milliards d’euros, soit 5,1% du PIB, tandis que la dette publique s’établissait à 115,7% du PIB.
Pour rappel, la taxe française de deux euros sur les petits colis, instaurée en mars, a été suspendue le 1er juillet au profit d’un droit de douane européen forfaitaire de trois euros sur les colis de moins de 150 euros. L’Union européenne doit reverser 25 % de ces droits au pays de destination qui réceptionne et dédouane les colis. Autrement dit, les recettes de ce dispositif ne reviennent pas intégralement à la France, loin s’en faut.
Inflation partout, justice fiscale nulle part ?
Au-delà de la baisse des recettes fiscales, cette taxe intervient dans un contexte particulièrement tendu pour le pouvoir d’achat des ménages. En septembre, l’inflation française a atteint 3,1% sur un an, après 2,4% en août. Les prix de l’énergie ont progressé de 21,3% sur l’année écoulée, ceux des produits pétroliers de 36,2%, ceux du gazole de 44,1 % et ceux de l’essence de 25,7%. L’alimentation a quant à elle augmenté de 1,4% sur la même période. De très nombreux ménages doivent ainsi arbitrer entre des dépenses qui ne peuvent pas toutes être repoussées : se nourrir, se chauffer, aller travailler et habiller leurs enfants.
Selon le ministère de l’Intérieur, le samedi 17, environ 550 000 personnes ont participé aux manifestations contre la vie chère un peu partout en France, les organisateurs en revendiquant 800 000. La mobilisation a rassemblé des syndicats, des jeunes, des lycéens et des salariés autour des questions liées au pouvoir d’achat, à la hausse des carburants et à la dégradation des services publics.
L’habillement n’est pas épargné. Selon l’Insee, les achats de vêtements et de chaussures ont reculé de 2,8% en volume en 2025, après une quasi-stabilité l’année précédente. La consommation textile a également perdu du poids dans le revenu des ménages : selon la direction générale du Trésor, elle représentait 2,8% du revenu disponible brut en 2024, contre 3,6% en moyenne entre 2010 et 2019. Une enquête de l’Ifop publiée en 2025 indiquait que six Français sur dix renonçaient, souvent ou occasionnellement, à acheter des vêtements dont ils avaient besoin pour des raisons financières. Cette proportion atteignait 70% chez les employés et les ouvriers. Chez les personnes disposant de moins de 900 euros par mois, elle montait à 78%.
La vertu écologique à géométrie variable
Si le gouvernement défend cette politique au nom de l’environnement et de la concurrence loyale, une taxe sur les petits colis ne constitue pourtant pas, à elle seule, une politique cohérente de transformation de l’industrie textile. D’autant que de nombreuses marques européennes, épargnées par cette taxe mais aussi par la loi anti fast-fashion française, font elles-aussi fabriquer leurs vêtements en Asie, notamment en Chine.
Une politique réellement écologique devrait s’attaquer aux volumes excessifs, aux produits de mauvaise qualité et aux pratiques non conformes, quelle que soit la marque. Elle devrait aussi permettre aux ménages modestes d’accéder à des vêtements durables, plutôt que de leur rendre les produits bon marché plus difficiles à acheter.
Une victoire politique, mais pour qui ?
À partir du 1er novembre, un nouveau dispositif européen de frais de traitement doit encore alourdir le coût des petits colis importés de pays tiers, ce qui devrait entrainer une nouvelle augmentation des prix et, conséquence directe, une réduction des flux. Mais une baisse des achats n’est pas nécessairement la preuve d’une amélioration du bien-être collectif. Elle peut aussi traduire un renoncement, un déplacement des achats ou une adaptation des consommateurs à des prix devenus moins accessibles – les chiffres annoncés à Bercy ne permettent pas, à eux seuls, de départager ces hypothèses.
Dans une France où le déficit public demeure massif, où l’énergie renchérit brutalement et où des centaines de milliers de personnes ont manifesté contre la vie chère, le choix des mots compte. Les ministres auraient pu présenter ces premiers chiffres comme un indicateur à surveiller, en promettant d’en évaluer les effets économiques, sociaux et environnementaux. Ils ont préféré célébrer une victoire… Reste à savoir qui, après cette « victoire », peut encore se permettre de faire du shopping.









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