Après près de quarante jours de frappes intenses contre l’Iran, les États-Unis ont suspendu leurs opérations pour laisser place à des négociations. Cette pause intervient alors que les arsenaux américains ont été significativement entamés, soulevant des questions sur la capacité de Washington à faire face à d’autres crises simultanées.
Le bilan est lourd en munitions. Selon la Maison-Blanche, les forces américaines ont frappé plus de 13 000 cibles en Iran durant l’opération Epic Fury, tandis que les défenses aériennes interceptaient plus de 1 700 drones et missiles balistiques iraniens. Le coût total de la guerre s’élève à 37,5 milliards de dollars, dont la grande majorité a été consacrée aux munitions.
Donald Trump a nié tout problème d’approvisionnement, affirmant au Wall Street Journal : « Nous avons bien plus de munitions que n’importe qui dans le monde, et bien plus qu’il n’en faut. » Pourtant, son secrétaire à la Défense Pete Hegseth a demandé au Sénat 87 milliards de dollars supplémentaires pour combler des « déficits critiques », dont des lacunes en équipements. Le New York Times a par ailleurs rapporté que Trump avait été conseillé de renoncer à une escalade du conflit pour ne pas aggraver l’état des stocks.
Les chiffres compilés par le Center for Strategic and International Studies (CSIS), basé à Washington, donnent une mesure concrète de l’ampleur des dépenses. Plus de 1 000 missiles Tomahawk ont été tirés durant le conflit, et les stocks ne devraient pas retrouver leur niveau d’avant-guerre avant 2031. Chaque missile coûte environ 2,6 millions de dollars. Du côté des systèmes de défense antiaérienne, quelque 1 430 intercepteurs Patriot ont été utilisés sur un stock estimé à 2 330 avant la guerre, à raison de 4 millions de dollars l’unité, pour abattre des drones iraniens qui ne coûtaient eux que 20 000 à 50 000 dollars pièce.
Le système THAAD, plus sophistiqué et capable d’intercepter des missiles balistiques à haute altitude, a lui aussi été sollicité : entre 190 et 290 missiles tirés sur un stock estimé à 360. Avec seulement neuf batteries THAAD opérationnelles dans le monde, dont sept américaines, cette dépense inquiète les planificateurs militaires.
« Cela dépend du type de munition, mais il faut compter d’un à cinq ans pour fabriquer un seul missile », explique Mark Cancian, colonel de Marines à la retraite et conseiller senior au CSIS. « Et il n’y a rien que vous puissiez faire pour accélérer ça. » Les missiles livrés aujourd’hui ont été financés en 2023, précise-t-il.
Cette situation préoccupe d’autant plus que les États-Unis approchent de ce que les stratèges appellent la « fenêtre Davidson », du nom de l’amiral Philip Davidson qui avait averti en 2021 qu’une invasion chinoise de Taïwan pourrait survenir « dans les six prochaines années ». En 2023, l’ancien directeur de la CIA William Burns estimait que Pékin serait prêt à agir d’ici 2027. Cancian parle d’une « fenêtre de vulnérabilité » durant laquelle les États-Unis ne disposeront pas de la profondeur de munitions nécessaires en cas de conflit dans le Pacifique. La Chine, qui aurait étudié attentivement les défenses aériennes américaines durant la guerre contre l’Iran, a massivement investi dans des missiles hypersoniques et des tactiques de nuées de drones.
L’Ukraine subit également les conséquences de ces arbitrages. En octobre 2025, avant même le début de l’opération Epic Fury, Trump avait refusé de livrer des Tomahawks à Kiev pour préserver les stocks américains. Volodymyr Zelensky a chiffré le problème : les États-Unis produisent entre 60 et 65 missiles par mois, soit 700 à 800 par an, alors que 803 ont été tirés le seul premier jour de l’opération Epic Fury. Trump a néanmoins surpris les capitales européennes en proposant récemment à l’Ukraine de produire des Patriots sur son sol, sur le modèle d’accords déjà conclus avec l’Allemagne et le Japon.
Elaine McCusker, ancienne responsable du Pentagone désormais à l’American Enterprise Institute, voit dans ces contraintes une opportunité : « Nous savons depuis longtemps que nous ne voulons pas tirer des intercepteurs à 6 millions de dollars contre des drones à 1 000 dollars. Je pense que nous avons maintenant plus de concentration sur cette solution, et davantage de personnes travaillant à fabriquer des systèmes moins coûteux. »
Du côté iranien, la situation est jugée bien plus critique. Jason Brodsky, directeur des politiques de l’organisation United Against Nuclear Iran, estime que la capacité de Téhéran à produire « à grande échelle » des missiles, drones et autres systèmes d’armement a été « largement détruite ». Les stocks restants seraient concentrés sur la menace pesant sur le détroit d’Ormuz, que Brodsky qualifie d’atout déclinant. « Le régime iranien manque de temps », dit-il.
La porte-parole de la Maison-Blanche Anna Kelly a assuré que les États-Unis disposaient « de plus que suffisamment de munitions » pour atteindre tous les objectifs stratégiques du président, tout en précisant que Trump continuait d’exhorter les industriels de la défense à produire davantage. Le sommet organisé à l’US Army War College début juillet, en présence des PDG des principaux groupes d’armement américains, illustre cette urgence. « Nous avons la meilleure qualité du monde, avait déclaré Trump. Mais nous avons besoin d’un peu plus de vitesse. »
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