À plusieurs milliers de mètres sous la surface de l’océan Atlantique, une immense décharge radioactive héritée du XXe siècle continue de susciter des interrogations. Plus de 200 000 fûts contenant des déchets nucléaires ont été immergés dans l’Atlantique Nord-Est par plusieurs pays européens, dont le Royaume-Uni, la Belgique et la France. Des expéditions scientifiques menées en 2025 et 2026 par le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ont permis de retrouver plusieurs milliers de ces conteneurs, dont certains présentent aujourd’hui un état de dégradation avancé. Les chercheurs ont observé des matières s’échappant de plusieurs fûts et identifié des traces de radionucléides artificiels dans les sédiments environnants. Si aucune contamination généralisée ni menace immédiate pour les populations n’a été établie, ces découvertes soulèvent des questions importantes sur les conséquences environnementales de plusieurs décennies d’immersion de déchets radioactifs.
Entre les années 1950 et le début des années 1990, plusieurs États ont considéré les profondeurs océaniques comme une solution pratique pour se débarrasser d’une partie de leurs déchets nucléaires. L’idée reposait sur un principe aujourd’hui très contesté : enfermer les matières radioactives dans des conteneurs métalliques remplis de béton ou de bitume, puis les immerger à plusieurs milliers de mètres de profondeur, en comptant sur la décroissance naturelle de la radioactivité et sur la dilution des substances dans l’océan. Au total, quatorze pays ont participé à des opérations d’immersion dans différents espaces maritimes. Dans l’Atlantique Nord-Est, la principale zone étudiée s’étend sur environ 14 500 kilomètres carrés, à des profondeurs comprises entre 3 000 et 5 000 mètres. Les fûts étaient généralement conçus pour assurer un confinement d’une vingtaine d’années, sans qu’une récupération ultérieure soit envisagée. À l’époque, les connaissances sur les écosystèmes abyssaux étaient limitées et les scientifiques disposaient de peu de moyens pour observer directement ces environnements. La Convention de Londres, adoptée en 1972, a progressivement encadré ces pratiques, avant l’interdiction internationale des immersions de déchets radioactifs en 1993. Mais les centaines de milliers de conteneurs déjà déposés sur les fonds marins y sont restés, parfois pendant plus d’un demi-siècle, sans surveillance approfondie.
Des fûts corrodés au milieu d’une biodiversité encore méconnue
Les campagnes scientifiques NODSSUM, organisées en 2025 et 2026, ont permis d’obtenir une vision beaucoup plus précise de cette décharge sous-marine. Lors de la première expédition, le robot autonome UlyX a cartographié environ 165 kilomètres carrés de fonds océaniques, soit moins de 2 % de la zone d’immersion, et localisé plus de 3 500 fûts. Une seconde mission, menée entre mai et juin 2026 à bord du navire océanographique Pourquoi Pas ?, a mobilisé le submersible habité Nautile pour examiner directement plusieurs dizaines de conteneurs. Les images recueillies montrent des structures métalliques fortement corrodées, parfois éventrées, dont le contenu s’est répandu sur les sédiments. Les instruments scientifiques ont détecté plusieurs radionucléides artificiels, notamment du cobalt 60, du niobium 94, du césium 137 et de l’américium 241. Certaines concentrations observées dépassent les niveaux habituellement attendus dans les grands fonds, ce qui confirme l’existence d’une contamination radioactive localisée. Les chercheurs précisent toutefois que les niveaux mesurés n’ont pas posé de problème majeur de radioprotection pendant les opérations. L’une des observations les plus étonnantes concerne la présence d’organismes vivants sur les fûts eux-mêmes : des anémones, des éponges, des crabes et d’autres espèces abyssales ont colonisé ces structures artificielles, transformant progressivement les conteneurs en supports pour la vie marine.
Cette découverte pose une question essentielle : les substances radioactives libérées par les fûts peuvent-elles pénétrer dans les organismes vivants et circuler au sein des chaînes alimentaires profondes ? Pour y répondre, les scientifiques ont prélevé des échantillons d’eau, de sédiments, de poissons, d’invertébrés et de communautés microbiennes. Ces analyses doivent permettre de mesurer la dispersion des radionucléides, d’évaluer leur éventuelle accumulation dans les tissus biologiques et de comparer les espèces vivant au contact des fûts avec celles présentes dans des zones voisines. Les premiers résultats complets sont attendus dans les prochains mois. À ce stade, les chercheurs n’ont donc pas démontré que ces immersions avaient provoqué un bouleversement généralisé des écosystèmes marins, même si la dégradation des conteneurs et la présence de radioactivité artificielle justifient une surveillance renforcée. Le problème dépasse la seule question des déchets nucléaires : il illustre les conséquences durables de décisions industrielles prises à une époque où les profondeurs océaniques étaient largement considérées comme des espaces capables d’absorber les rejets humains. Aujourd’hui, les connaissances scientifiques montrent au contraire que les abysses abritent une biodiversité complexe, dont les équilibres restent fragiles et encore insuffisamment étudiés. Pour les chercheurs, l’enjeu consiste désormais à déterminer l’ampleur réelle de cette pollution historique et à comprendre comment elle pourrait évoluer au cours des prochaines décennies.









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