Les épisodes caniculaires de l’été 2026 ont contraint la France à réduire temporairement jusqu’à neuf gigawatts de capacité nucléaire, soit près d’un cinquième de sa puissance estivale habituelle. La Hongrie a frôlé l’arrêt complet de son unique centrale, à Paks, faute d’eau suffisante dans le Danube.
La centrale hongroise de Paks, qui couvre normalement 40 % des besoins électriques du pays, n’a plus fait tourner qu’un seul de ses quatre groupes turbines cet été. Le niveau exceptionnellement bas du Danube a même menacé brièvement d’un arrêt total le site, le seul réacteur nucléaire du pays. La situation illustre une dépendance structurelle des centrales à leurs conditions locales, qu’il s’agisse du débit des cours d’eau ou de leur température.
C’est toutefois la France qui concentre les enjeux les plus lourds pour le marché électrique européen. Aucun autre pays du continent ne repose autant sur l’atome, et toute baisse de production française se répercute immédiatement sur les exportations vers les voisins, voire transforme le pays en importateur net.
Un rapport de la Cour des comptes française publié en 2023 a estimé que, entre 2000 et 2022, les pertes annuelles liées aux fortes températures et aux étiages n’ont jamais dépassé 1 % de la production nucléaire nationale. Même lors de la canicule de 2003, le chiffre annuel n’a atteint que 1,5 %. Mais ces moyennes masquent des à-coups bien plus sévères à court terme : cet été-là, les centrales avaient dû abaisser leur puissance de plus de six gigawatts pendant plusieurs semaines.
Lors des vagues de chaleur de fin juin et mi-juillet 2026, la capacité disponible a été temporairement amputée de huit à neuf gigawatts. Le 24 juin, la réduction atteignait 4,1 gigawatts en raison des températures élevées des rivières, faisant chuter les exportations françaises de 10 à 12 gigawatts la semaine précédente à environ 3 gigawatts. Combinée à une consommation accrue, à un faible vent et à une mobilisation renforcée des centrales à gaz, cette contraction a poussé les prix de l’électricité en France et en Allemagne à leurs plus hauts niveaux depuis janvier 2025.
En juillet, les restrictions ont été encore plus étendues : le 13 juillet, huit réacteurs totalisant 6,3 gigawatts étaient affectés, dont deux complètement mis à l’arrêt. La France n’a exporté que par intermittence plus de 10 gigawatts et a importé de l’énergie solaire et éolienne bon marché depuis l’Espagne. Les gestionnaires de réseau ont néanmoins indiqué que le pays conservait des réserves suffisantes et restait, au bilan, exportateur net.
Le mécanisme physique est simple : une centrale nucléaire ne convertit en électricité qu’environ un tiers de la chaleur produite par le réacteur. Les deux tiers restants sont évacués dans l’environnement, le plus souvent via un cours d’eau. Quand le débit baisse, la même quantité de chaleur se répartit sur un volume d’eau moindre, et la température monte plus vite. Des seuils légaux protègent la faune aquatique, et c’est généralement leur respect, non la sécurité du réacteur lui-même, qui impose de réduire la puissance.
Les tours de refroidissement atténuent le problème sans l’éliminer. La centrale de Golfech, sur la Garonne, en est la démonstration : malgré ses tours, elle reste l’un des sites les plus vulnérables de France, car le fleuve y est particulièrement chaud et sujet aux étiages. À Chooz, sur la Meuse, les réacteurs ont dû être bridés en 2020 pour ne pas compromettre l’alimentation en eau potable de la Belgique, malgré la présence de tours de refroidissement.
Les autorités françaises accordent parfois des dérogations temporaires aux limites de température, assorties d’une surveillance renforcée des cours d’eau, permettant à EDF de produire davantage à court terme. Mais cette marge de manœuvre reste étroite.
La Cour des comptes anticipe que les arrêts climatiques pourraient tripler ou quadrupler d’ici 2050. Partant d’une base encore faible, cela ne signifierait pas une panne généralisée, mais certains sites pourraient se retrouver dans des situations critiques. Des solutions existent : tours de refroidissement supplémentaires, prises d’eau plus profondes, meilleure planification de la maintenance. Elles coûtent cher et consomment de l’espace.
La France en tient compte dans son programme de modernisation nucléaire. Sur les six réacteurs EPR2 prévus, quatre seront construits en bord de mer, à Penly et Gravelines. Seule la troisième paire sera implantée sur le Rhône, près de Bugey, avec des tours de refroidissement pour limiter la charge thermique sur le fleuve.
Pour l’heure, les restrictions liées à la chaleur restent un problème gérable. Que cela devienne une pénurie à l’échelle européenne dépendra largement de l’évolution de la demande étrangère et de la montée en puissance des énergies renouvelables sur le continent.
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