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« L’Astrologue ou les Faux Présages » : quand l’intelligence artificielle entre au théâtre sans cacher son nom

« L’Astrologue ou les Faux Présages » : quand l’intelligence artificielle entre au théâtre sans cacher son nom
« L’Astrologue ou les Faux Présages » : quand l’intelligence artificielle entre au théâtre sans cacher son nom

Ce samedi soir au Havre, le public découvrira « L’Astrologue ou les Faux Présages », une comédie imaginant ce que Molière aurait pu écrire s’il avait vécu au-delà de 1673. La pièce, programmée à 20 h 30 au Théâtre de l’Hôtel de Ville dans le cadre de « Sur les épaules des géants », est le résultat de près de trois années de travail entre Sorbonne Université, le Théâtre Molière Sorbonne et le collectif d’artistes Obvious. L’intelligence artificielle n’y intervient pas seulement dans l’écriture : elle a aussi participé à la conception des costumes, des décors et de la musique. Le projet revendique ouvertement cette méthode, avec une ambition clairement expérimentale plutôt que la volonté de faire passer le texte pour une œuvre retrouvée de Molière.

Le dispositif est bien plus élaboré qu’une simple demande adressée à un chatbot. Les chercheurs ont rassemblé les pièces de Molière, des textes de son époque ainsi que des références issues de sa bibliothèque afin de guider un modèle développé par Mistral AI. Obvious a ensuite construit des prompts destinés à reproduire certains mécanismes de syntaxe, de dramaturgie et d’humour du XVIIe siècle. Chaque scène générée a été relue, discutée et corrigée par des spécialistes de littérature, de linguistique et de théâtre classique. Sorbonne Université présente d’ailleurs explicitement le projet comme une « co-écriture » entre technologie et expertise humaine. La pièce avait déjà été dévoilée en mai à l’Opéra royal du château de Versailles avant cette nouvelle représentation au Havre.

L’IA assumée plutôt que dissimulée

Cette transparence donne au projet une résonance particulière quelques jours après l’affaire Thélyson Orélien. L’auteur de « C’était ça ou mourir » est au cœur d’une controverse après que plusieurs analyses ont attribué à l’intelligence artificielle une part importante de son roman. Son éditeur canadien, Boréal, a suspendu ses activités promotionnelles tout en précisant qu’aucune IA n’avait été utilisée dans son propre travail éditorial et qu’il cherchait à documenter le processus antérieur de création. L’auteur conteste les accusations. La polémique porte donc autant sur l’usage éventuel de la technologie que sur l’absence supposée d’information donnée au lecteur et aux éditeurs.

« L’Astrologue » propose exactement la situation inverse. Ici, personne ne prétend que le texte serait sorti intact de la plume d’un auteur humain. L’outil, les données qui l’alimentent et l’intervention des chercheurs sont documentés dès la présentation du spectacle. Ce choix déplace le débat : il ne s’agit plus de déterminer si une machine s’est substituée clandestinement à un auteur, mais de savoir jusqu’où elle peut participer à une création lorsque cette participation est connue du public. Le Théâtre Molière Sorbonne insiste d’ailleurs sur le caractère interdisciplinaire de l’expérience, où spécialistes du Grand Siècle, comédiens, artisans, musiciens et artistes numériques conservent un rôle déterminant dans le résultat final.

Une expérience qui pose malgré tout la question de l’auteur

La transparence ne résout cependant pas toutes les interrogations. Dire qu’un texte est « à la manière de Molière » suppose de transformer une œuvre entière en matériau d’apprentissage, puis de décider quels traits constituent réellement son style. L’IA peut reproduire des structures, des tournures ou certains mécanismes comiques, mais le choix des sources, des instructions et des corrections reste humain. L’œuvre finale relève donc moins d’un « nouveau Molière » que d’une interprétation contemporaine de son écriture, fabriquée avec des moyens numériques. C’est précisément ce que reconnaissent les porteurs du projet, qui parlent d’une œuvre originale et « historiquement informée », et non d’une pièce authentique retrouvée ou reconstituée.

L’expérience du Havre montre ainsi qu’une partie du conflit autour de l’IA culturelle se joue désormais sur la manière dont son usage est présenté. Dans la littérature, le cinéma, la musique ou l’illustration, les critiques deviennent particulièrement fortes lorsque la technologie est soupçonnée d’avoir remplacé un travail humain sans que le public en soit informé. « L’Astrologue ou les Faux Présages » choisit au contraire de faire de l’IA le sujet même de l’expérience et de rendre visible la chaîne de création. Cela n’empêche ni le débat esthétique ni les interrogations sur l’auteur, mais cela permet au spectateur de juger l’œuvre en connaissance de cause. Après plusieurs polémiques où l’IA apparaissait comme un outil à dissimuler, cette pièce défend donc une autre hypothèse : l’intelligence artificielle peut entrer dans la culture sans se faire passer pour ce qu’elle n’est pas.

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