Signé à La Mecque vendredi, l’accord de défense mutuelle entre l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie prévoit que toute attaque armée contre l’un des trois pays sera considérée comme une attaque contre tous. Téhéran observe la situation avec une réserve calculée, entre inquiétudes de fond et discours de façade sur la fraternité musulmane.
Le pacte a été conclu plus de cinq mois après le début de la campagne de bombardements menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, un conflit qui s’est rapidement propagé au Golfe et a perturbé le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. Les trois signataires ont pris soin de préciser que l’accord ne vise aucun pays en particulier, et notamment pas l’Iran, et qu’il ne remet pas en cause leurs engagements existants avec d’autres partenaires.
À Téhéran, la réaction officielle est restée mesurée. Le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi a publié vendredi un message sur X appelant les musulmans à « faire face à chaque défi des étrangers malveillants » et à « s’appuyer uniquement sur eux-mêmes », sans mentionner explicitement l’accord signé quelques heures plus tôt. Le ministère iranien des Affaires étrangères n’a publié aucune déclaration formelle.
Un haut responsable du ministère, Hossein Noushabadi, directeur général des affaires parlementaires et juridiques, a toutefois livré samedi sa lecture du texte à l’agence ISNA. Il y voit « le début de l’effondrement de l’hégémonie sécuritaire américaine en Asie occidentale et dans le Golfe Persique », et prédit l’émergence d’un nouvel ordre régional fondé sur la coopération entre États de la région.
Derrière ce discours, des préoccupations plus concrètes se font jour. Hamidreza Azizi, chercheur à l’Institut Clingendael, souligne que le calendrier n’est pas anodin : le pacte intervient après des mois d’attaques des Houthis, alignés sur Téhéran, contre l’Arabie saoudite. Dimanche encore, les Houthis ont revendiqué une frappe de drone contre la raffinerie Saudi Aramco de Jizan, tandis que des missiles et drones ont frappé le port d’al-Makha, faisant au moins sept morts et quinze blessés selon des responsables locaux. « La crainte de Téhéran n’est pas seulement que le pacte renforce la dissuasion saoudienne, mais qu’il facilite à terme une pression coordonnée sur l’Iran au Yémen, en Irak, voire économiquement via la Turquie et le Pakistan », analyse-t-il.
Plusieurs experts estiment néanmoins que l’Iran ne se sent pas immédiatement menacé. Vali Nasr, professeur à l’université Johns Hopkins, juge que le pacte s’inscrit davantage dans la construction d’un ordre post-américain au Moyen-Orient que dans une logique d’affrontement direct avec Téhéran. Il y voit aussi un contrepoids aux Accords d’Abraham, l’initiative de normalisation régionale avec Israël que le président Donald Trump a récemment liée à un accord de nucléaire civil avec l’Arabie saoudite.
Mehran Kamrava, professeur à l’Université Georgetown du Qatar, partage cette analyse : « Ce pacte n’est pas vraiment nouveau, et sa substance reste pour l’instant largement symbolique. Ni la Turquie ni le Pakistan ne seraient prêts à s’impliquer dans la guerre saoudienne au Yémen malgré les récentes attaques des Houthis. » L’Iran entretient par ailleurs des relations cordiales avec Ankara et Islamabad, y compris dans des périodes de tension.
Du côté des faucons iraniens, le ton est moins conciliant. Ebrahim Azizi, membre de la commission de sécurité nationale et de politique étrangère du Parlement, a mis en garde contre toute « erreur de calcul », rappelant qu’« Iran a prouvé que chaque erreur a un coût ». Son collègue Ebrahim Rezaei a ironisé sur le fait qu’« un accord sur papier avec la Turquie et le Pakistan » n’apporterait pas plus de sécurité à Riyad que des décennies de dépendance unilatérale envers Washington. Certains parlementaires s’inquiètent aussi que le pacte finisse par cibler le « front de résistance » des groupes armés soutenus par Téhéran, et qu’il fragilise le rôle de médiateur du Pakistan entre l’Iran et les États-Unis.
À plus long terme, la question d’une éventuelle participation iranienne au pacte pourrait se poser, selon les analystes, à condition qu’un accord durable mette fin aux perturbations dans le détroit d’Ormuz et aux tensions régionales. L’Égypte est déjà évoquée comme candidate à une prochaine adhésion, ce qui constituerait une décision complexe pour Le Caire. Sanam Vakil, directrice du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord à Chatham House, résume les ressorts du rapprochement : « Ces trois pays sont poussés à renforcer leur coopération diplomatique et défensive en réaction à l’imprévisibilité américaine, au révisionnisme israélien et aux représailles iraniennes. »
Communauté
Commentaires
Écrire un commentaire
Soyez le premier à commenter cet article.