Le quotidien libanais Nidaa Al-Watan consacre ce vendredi sa une à l’un des dossiers les plus douloureux et les plus tabous de la guerre civile : l’enlèvement de membres de la communauté juive libanaise à Beyrouth au milieu des années 1980. Sous le titre « Voici comment les “Opprimés” ont tué 11 Juifs du Liban », le journal revient longuement sur ces disparitions et sur le sort de plusieurs otages dont certains avaient encore été annoncés vivants en 1985. Dans un pays où cette partie de l’histoire reste rarement exposée aussi frontalement, Nidaa Al-Watan est aujourd’hui le seul quotidien libanais à placer aussi ouvertement ce dossier au cœur de sa une. Un choix courageux, tant le sujet demeure sensible plus de 40 ans après les faits.

6 Juifs libanais étaient encore annoncés vivants en septembre 1985
L’enquête revient notamment sur la disparition de plusieurs Juifs libanais à Beyrouth en 1985. Un article publié le 13 septembre de cette année-là annonçait que 6 Juifs libanais enlevés étaient toujours en vie. Ces enlèvements ne remontent pas aux premières semaines de la guerre civile, commencée en 1975, mais à une période particulièrement violente du conflit, 10 ans plus tard, alors que Beyrouth était morcelée entre différentes forces armées. Les victimes appartenaient à une communauté juive libanaise déjà considérablement réduite par les départs provoqués par les guerres successives et l’instabilité politique.

Des menaces puis des annonces d’exécutions
Les documents reproduits par Nidaa Al-Watan permettent de suivre la chronologie des événements à la fin de l’année 1985. Le 17 décembre 1985, un groupe armé menace d’exécuter les otages si des prisonniers détenus à Khiam ne sont pas libérés. Quelques jours plus tard, le 24 décembre, le groupe annonce l’exécution de l’un des otages, Hayim Kohen-Halaqa, présenté comme un ressortissant iranien installé au Liban. Son assassinat est alors revendiqué comme une mesure de représailles aux bombardements israéliens contre des villages du sud du Liban. Le 28 décembre, de nouvelles menaces sont proférées contre les autres otages juifs. Le 1er janvier 1986, une deuxième exécution est annoncée, celle de Yitzak Tarab, là encore présentée par les ravisseurs comme une réponse à des opérations israéliennes dans le sud du pays.



L’«Organisation des opprimés sur terre» au cœur du dossier
Les enlèvements et revendications sont attribués à un groupe connu sous le nom d’« Organisation des opprimés sur terre », dont les activités au Liban dans les années 1980 sont au centre de l’enquête publiée par le quotidien. Nidaa Al-Watan revient ainsi sur le sort de 11 Juifs du Liban enlevés au cours de cette période et sur les assassinats annoncés par leurs ravisseurs. Le journal reproduit également des documents américains déclassifiés et des articles de presse de l’époque, permettant de retracer les menaces adressées aux otages et les annonces successives de leur exécution.
Une communauté historique presque entièrement disparue
Avant la guerre civile, le Liban abritait encore une communauté juive installée depuis plusieurs générations. À Beyrouth, son centre historique se trouvait notamment dans le quartier de Wadi Abou Jamil. La synagogue Maghen Abraham, située au cœur de la capitale, demeure l’un des derniers symboles visibles de cette présence. La guerre civile, les violences, l’émigration et les enlèvements ont progressivement vidé le pays de la quasi-totalité de sa population juive. L’article publié par Nidaa Al-Watan rappelle également les violences commises à Wadi Abou Jamil, où des maisons abandonnées par des familles juives avaient été occupées et où des biens appartenant à la communauté avaient été pillés ou dégradés.
Nidaa Al-Watan choisit de rouvrir un dossier que beaucoup préfèrent oublier
En consacrant aujourd’hui sa une et plusieurs pages à cette affaire, Nidaa Al-Watan fait un choix éditorial particulièrement fort. Le journal est le seul à remettre aussi directement sous les yeux des Libanais le sort de ces citoyens juifs enlevés pendant la guerre, alors que ce dossier reste largement absent du débat public.
Plus de 40 ans après les faits, le quotidien refuse que ces disparitions restent cantonnées aux archives. En publiant les noms, les documents et la chronologie des enlèvements, il remet au premier plan une question longtemps laissée dans l’ombre : celle du sort des Juifs libanais kidnappés à Beyrouth et des responsabilités dans leur disparition. Une démarche courageuse dans un pays où de nombreux crimes de la guerre civile restent encore entourés de silence.