Grand reporter pour TF1 et LCI, David Benaym a couvert certains des événements les plus marquants de ces trente dernières années. Mais en juillet 2021, c’est lui qui se retrouve au cœur de l’actualité lorsqu’il est arrêté au Nigeria alors qu’il tourne un documentaire. Accusé d’espionnage, détenu durant plusieurs semaines dans des conditions éprouvantes, il raconte aujourd’hui cette épreuve dans Captif – Souviens-toi de ton futur, paru le 11 mai dernier aux éditions Écrin. Entre récit de survie, thriller géopolitique et réflexion sur la résilience, le journaliste revient pour Entrevue sur cette affaire longtemps restée dans l’ombre et sur les leçons qu’il en a tirées.
Aimé Kaniki : En 2021, vous êtes arrêté au Nigeria alors que vous tournez un documentaire. À quel moment avez-vous compris que cette mission allait basculer dans quelque chose de beaucoup plus grave ?
David Benaym : Nous nous en sommes rendu compte la veille de notre arrestation. Notre arrivée au Nigeria avait été récupérée par les mouvements indépendantistes ibos du Biafra. Trois jours avant notre arrivée, le leader indépendantiste du Biafra avait été arrêté au Kenya puis extradé vers le Nigeria. Nous étions venus réaliser un documentaire sur une petite communauté juive Igbo qui n’avait absolument rien de politique. Mais les services secrets nigérians ont assimilé notre arrivée depuis Israël à une opération du Mossad destinée à soutenir le Biafra. Quand nous avons vu l’ampleur que prenait notre présence sur les réseaux sociaux et la manière dont elle était récupérée politiquement, nous avons compris que nous étions au cœur d’un tourbillon qui nous dépassait complètement.
Vous décrivez une détention particulièrement éprouvante. Quelle a été l’épreuve la plus difficile à surmonter psychologiquement ?
Pour moi, le plus difficile a été de devoir cacher mon homosexualité. J’ai très vite compris que cela pouvait devenir un danger majeur. Selon les régions du Nigeria, cela pouvait représenter quatorze ans de prison, voire pire. Je savais ce qu’il existait sur internet : des photos de mon mariage, des participations à des Gay Pride, toute une partie de ma vie publique. J’ai demandé à mon frère de faire disparaître autant que possible ces éléments des réseaux sociaux afin que mes geôliers ne tombent pas dessus. J’avais également un problème de santé important. Je n’avais plus accès à mes médicaments. Nous avons été arrêtés de manière extrêmement brutale, transportés pendant quinze heures sur des pistes dans des conditions très difficiles avant d’être enfermés dans une cellule insalubre où se trouvaient encore des bouteilles d’urine laissées par d’anciens détenus. Avec mon système immunitaire fragilisé, je savais que mon corps pouvait lâcher.
Pourquoi avoir attendu plusieurs années avant de raconter publiquement cette histoire ?
Pendant notre captivité, nous avons volontairement évité toute médiatisation. Je suis journaliste, je connais parfaitement le fonctionnement des médias. Une affaire de ce type ne doit pas forcément devenir un sujet national au bout de trois jours. Il faut parfois attendre le bon moment. Une fois libérés, raconter notre histoire n’était pas une priorité. J’ai commencé à écrire le livre un an ou un an et demi plus tard. Puis le 7 octobre est arrivé. Je suis devenu correspondant pour TF1 et LCI en Israël. À partir de ce moment-là, il m’était impossible de parler de ma propre captivité alors que des otages israéliens étaient encore retenus.

Captif se lit comme un véritable thriller. Était-il important pour vous d’utiliser les codes du suspense ?
Oui, parce que je ne voulais pas écrire un récit autobiographique classique. Je voulais embarquer le lecteur avec moi, lui faire ressentir ce que j’ai vu, ce que j’ai senti, ce que j’ai vécu. Et puis nous avons réellement vécu cette histoire comme un thriller. Le suspense était permanent. L’enlèvement, les gardes armés, les quinze heures de route vers Abuja, l’incertitude quotidienne… Je n’ai rien inventé. J’ai simplement retranscrit ce que nous avons vécu. Je suis aussi un enfant de la télévision. J’adore les séries, les films, les récits qui tiennent le lecteur ou le spectateur en haleine. J’avais envie que le livre se lise de cette manière.
Vous dites souvent que vous auriez pu mourir dix fois. Cette expérience a-t-elle changé votre rapport à la vie ?
Oui, de façon radicale. C’est pendant ma captivité que j’ai décidé de devenir père. J’avais quarante-sept ans. Je venais de perdre mon mari et j’avais depuis longtemps un désir de paternité. Dans cette cellule, je me suis dit qu’il fallait arrêter de remettre certaines choses à plus tard. Je continue à voyager dans le monde entier. Je suis retourné en Ouganda, à Madagascar et de nouveau en Éthiopie Mais je voyage différemment. Aujourd’hui, je ne publie plus jamais ma position en temps réel sur les réseaux sociaux. Il y a toujours un décalage d’une dizaine de jours. C’est devenu une mesure de sécurité indispensable.
Votre détention a mobilisé les diplomaties française, israélienne et américaine. Qu’avez-vous découvert sur les coulisses des relations internationales ?
D’abord que tout le monde se connaît. Les diplomates, les ambassadeurs, les consuls échangent constamment. J’ai découvert énormément d’humanité chez certaines personnes, notamment à l’ambassade de France au Nigeria. Ils avaient vraiment à cœur de préserver ma santé et de nous aider. Mais j’ai aussi découvert les contradictions entre la réalité du terrain et certaines règles administratives. J’ai vu des situations où les souhaits de l’ambassadeur se heurtaient aux procédures du Quai d’Orsay. J’ai également compris à quel point le destin d’une personne peut dépendre de détails. L’ambassadeur des États-Unis était en vacances lorsque nous avons été arrêtés. Dès son retour, les choses ont commencé à avancer beaucoup plus vite. Nous avons aussi eu énormément de chance sur le plan judiciaire. Les autorités nigérianes ont tardé à formaliser officiellement notre arrestation. Cela nous a probablement sauvés. Si nous étions entrés pleinement dans le système judiciaire nigérian, nous aurions pu rester bloqués sur place pendant plusieurs années.
Vous êtes journaliste depuis plus de trente ans. Cette expérience a-t-elle modifié votre manière de regarder les conflits et les personnes qui les subissent ?
Forcément. Lorsque le 7 octobre est arrivé et que j’ai commencé à couvrir la guerre pour TF1 et LCI, j’avais une compréhension différente de certaines réalités humaines liées à la captivité. Je ne compare absolument pas ce que j’ai vécu à la situation des otages israéliens. Mais je connaissais certaines sensations : la violence du transport, la rupture avec les proches, l’absence totale de communication avec sa famille, l’incertitude permanente. Cela m’a donné une empathie particulière dans ma manière de raconter ces histoires. Par ailleurs, j’avais déjà été porte-parole de Fabien Azoulay lorsqu’il était emprisonné en Turquie. Je savais à quel point la médiatisation d’une affaire pouvait être un outil puissant lorsqu’elle était utilisée au bon moment.
Au-delà du récit de survie, votre livre est aussi présenté comme une histoire de résilience. Quel message souhaitez-vous transmettre aux lecteurs ?
Qu’il faut toujours trouver une petite étincelle à laquelle s’accrocher. J’ai survécu à deux cancers. J’ai perdu mon mari. Je suis séropositif. On pourrait regarder tout cela avec tristesse. Ce n’est pas ma manière de voir le monde. Je refuse le misérabilisme. J’essaie de montrer que même les épreuves les plus dures peuvent devenir des leviers pour grandir. Il y a toujours une lumière quelque part. J’en suis la preuve.
Pourquoi avoir choisi le livre plutôt qu’un documentaire ou un film pour raconter cette histoire ?
Parce qu’il existe une intimité particulière dans la lecture. Certaines dimensions de mon histoire liées à la maladie, au deuil ou à la sexualité trouvent naturellement leur place dans un livre. Mais j’espère évidemment qu’un jour cette histoire pourra être adaptée à l’écran. Que ce soit sous la forme d’une série ou d’un film, j’aimerais beaucoup la voir vivre autrement.
Plusieurs passages donnent l’impression que la lumière n’est jamais totalement absente, même dans les moments les plus sombres. D’où vous vient cette force intérieure que vous appelez « guerrier de la lumière » ?
J’ai perdu ma mère lorsque j’avais dix-huit ans. Je me suis retrouvé confronté à des gens qui me regardaient avec beaucoup de tristesse. Mais moi, j’avais envie de continuer à sourire, à avancer, à parler d’elle avec joie. À partir de ce moment-là, j’ai décidé que chaque événement négatif de ma vie devrait être transformé en quelque chose de positif. C’est devenu une véritable philosophie de vie. Je n’aurais jamais imaginé qu’elle me servirait un jour dans une prison nigériane, mais elle m’a énormément aidé pendant ces trois semaines de captivité.
Un dernier mot pour les lecteurs d’Entrevue ?
Ce qui est fascinant avec cette histoire, c’est que toutes mes identités se sont retrouvées enfermées dans cette cellule. Mon expérience journalistique, les attentats que j’ai couverts, les ouragans, les élections américaines, mes vingt-trois années passées aux États-Unis, mon travail auprès de Fabien Azoulay, ma sexualité, mon histoire personnelle… Tout cela s’est retrouvé dans cette prison. Comme une sorte de Big Bang qui a explosé dans cette cellule et qui m’a permis de tenir. Je ne ferme jamais les portes de ce que la vie m’amène. Quand les hommes armés sont arrivés à sept heures du matin pour nous arrêter, nous avons évidemment eu peur, mais nous avons aussi essayé de garder de l’humour. Je pense qu’il faut rester tourné vers la vie plutôt que vers la peur. Même lorsque l’on traverse les moments les plus sombres.
Propos recueillis par Aimé Kaniki
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