MONDE

Libye : un accord électoral fragile entre deux gouvernements rivaux

Libye : un accord électoral fragile entre deux gouvernements rivaux
Libye : un accord électoral fragile entre deux gouvernements rivaux

Sous l’égide de l’ONU, les deux gouvernements qui se disputent le pouvoir en Libye depuis plus d’une décennie ont accepté d’organiser des élections législatives et présidentielle dans les deux prochaines années. L’accord suscite autant d’espoirs que de scepticisme.

La Libye a deux gouvernements, deux capitales et deux hommes forts. D’un côté, le Premier ministre Abdul-Hamid Dbeibah, installé à Tripoli à la tête du Gouvernement d’union nationale soutenu par l’ONU. De l’autre, Khalifa Haftar, ancien chef de guerre reconverti en figure politique, dont la chambre des représentants siège à Tobrouk, dans l’est du pays. Cette fracture date de 2014, trois ans après la chute de Mouammar Kadhafi.

Un accord conclu sous médiation onusienne prévoit désormais la tenue d’élections parlementaires et présidentielle dans un délai de deux ans. La Mission d’appui des Nations unies en Libye (MANUL) a salué « une étape importante pour faire avancer la Libye vers des élections nationales et mettre fin à la période de transition ». La commission électorale du pays doit être restructurée, et plusieurs points de désaccord sur le cadre juridique des scrutins auraient été résolus.

Reste à savoir si ces engagements déboucheront sur des élections réellement libres et équitables. Andreas Dittmann, géographe spécialiste des conflits à l’université de Giessen, en Allemagne, juge l’évolution positive : « Les choses ne pouvaient pas continuer comme elles étaient. » Selon lui, les acteurs politiques ont changé d’attitude, et les puissances étrangères qui soutenaient jusqu’ici chacune un camp semblent désormais convaincues que la Libye ne peut se développer qu’à travers une administration unifiée.

Michael Bauer, qui dirige le bureau tunisien de la Fondation Konrad Adenauer, tempère cet optimisme. Il rappelle que les accords politiques n’ont pas manqué en Libye ces dernières années, sans jamais être réellement appliqués. Le caractère contraignant des décisions prises sera, selon lui, le vrai test de cet accord.

Parallèlement au processus onusien, Washington mène sa propre diplomatie. Massad Boulos, conseiller principal de l’administration Trump pour les affaires arabes et moyen-orientales, cherche à rapprocher les familles Dbeibah et Haftar. En juin, Saddam Haftar, fils du chef de guerre, s’est rendu à Washington où il a rencontré le secrétaire d’État Marco Rubio. Bauer distingue les deux approches : « Alors que la mission de l’ONU a été globalement très inclusive, la mission américaine tente de conclure une sorte de deal entre les élites du pays. » Il s’interroge sur la compatibilité d’un tel arrangement avec des élections véritablement ouvertes. « Les élections ne peuvent avoir de sens que si leur résultat n’a pas été décidé à l’avance », dit-il.

Le think tank britannique Chatham House a mis en garde contre ce type de partage du pouvoir entre élites rivales, qui risque d’institutionnaliser les rivalités existantes plutôt que de les résoudre. Les acteurs en présence se contenteraient de se répartir les ressources de l’État, perpétuant corruption et réseaux de clientélisme.

La géographie complique encore l’équation. La majorité de la population libyenne vit dans l’ouest, notamment dans la région de Tripoli. Des élections respectant les principes démocratiques désavantageraient mécaniquement l’est du pays. « Si des élections ont lieu, et si elles se déroulent selon des principes majoritairement démocratiques, l’est ne peut qu’y perdre », résume Dittmann. La Russie, présente militairement dans l’est, et la Turquie, qui soutient le gouvernement de l’ouest, ajoutent une dimension géopolitique supplémentaire à ce fragile équilibre.

La Libye dispose de vastes réserves pétrolières et de ressources naturelles considérables, mais souffre de coupures de courant chroniques et de services publics défaillants. Bauer pose la question centrale : ceux qui profitent aujourd’hui du dysfonctionnement de l’État accepteront-ils volontairement d’y renoncer ? Le nouvel accord devra non seulement tracer une voie vers les urnes, mais aussi créer les conditions dans lesquelles les rivaux d’hier accepteront les résultats du scrutin et laisseront les institutions publiques fonctionner normalement.

Partager cet article

Votre actualité, selon vos intérêts

Choisissez les rubriques et la langue de votre newsletter. Vous pourrez modifier vos préférences à tout moment.

Communauté

Commentaires

Écrire un commentaire

Soyez le premier à commenter cet article.

Réagir à cet article

Les commentaires sont modérés. Les messages promotionnels, les envois automatiques et les liens abusifs sont bloqués.

Votre premier commentaire, ou tout message contenant un lien, peut être placé en attente de validation.

Application Entrevue

L’info partout avec vous

Retrouvez l’actualité, les alertes et vos rubriques préférées dans une expérience pensée pour le mobile.

Écran Alertes de l’application Entrevue : les dernières alertes info
Écran de personnalisation des rubriques de l’application Entrevue
Écran Actu de l’application Entrevue : le récit à la une