Pour sa première interview depuis son départ de BFMTV, le 15 juillet dernier, Thomas Joubert se confie à Entrevue. Après près de trois décennies de radio et de télévision, l’ancien visage d’i>Télé, d’Europe 1, de BFM Paris et de BFMTV revient sur les grandes étapes de sa carrière, l’arrêt du Grand Direct des médias, son regard sur l’évolution des chaînes d’information et sa volonté de se consacrer désormais à la conception et à la production éditoriale.
Aimé Kaniki : Avec le recul, quel a été le moment qui a véritablement fait basculer votre carrière ?
Thomas Joubert : Je pense que c’est l’expérience à Europe 1. Le Europe 1 de l’époque, c’était la radio sur laquelle j’avais toujours voulu travailler. J’ai commencé à écouter Europe 1 à l’âge de 12 ans. C’est vraiment la radio qui me faisait rêver, avec toute son histoire, Coluche, Jean-Luc Delarue, les grandes voix, les grands journalistes. Arriver à Europe 1 en 2011 a été une expérience incroyable. J’en garde l’une de mes meilleures expériences professionnelles.
Avant cela, vous aviez passé plusieurs années sur i>Télé. Est-ce là que vous avez véritablement appris le métier de journaliste sur une chaîne d’information en continu ?
Exactement. Ce métier est formidable parce qu’on apprend chaque jour en l’exerçant. Je venais de la radio musicale. J’avais commencé à Europe 2 et ma première expérience dans une grande rédaction d’information généraliste a été à i>Télé, en 2003 si mes souvenirs sont bons. C’était une autre époque de la télévision en continu. C’est là que j’ai appris ce qu’on appelle le « hard news », l’information pure et dure. Auparavant, je m’intéressais davantage à des sujets plus légers : les interviews people, le cinéma, la musique. i>Télé a vraiment élargi mon champ de compétences. J’ai toujours considéré que tout pouvait être de l’actualité. Je pouvais être intéressé par l’actualité people, une petite phrase, comme par la grande actualité. Je suis arrivé à i>Télé en pleine deuxième guerre en Irak, donc j’ai immédiatement été plongé dans le grand bain. Mais, parallèlement, je pouvais aussi réaliser d’autres sujets. J’avais par exemple couvert le défilé d’adieu d’Yves Saint Laurent. J’ai toujours essayé de conserver le spectre le plus large possible.
« À Europe 1, on sentait que ce que l’on disait avait un poids »
Votre nom reste très associé au Grand Direct des médias sur Europe 1. Vous avez été chroniqueur, joker de Jean-Marc Morandini puis présentateur de l’émission. Quels souvenirs gardez-vous de cette période ?
Que des bons souvenirs. C’était une expérience incroyable. Je vous le disais, je faisais de la radio sur la station que j’écoutais lorsque j’étais petit. L’expérience avec Jean-Marc Morandini a également été bonne parce que nous nous entendions très bien et que nous étions très complémentaires. Puis, de fil en aiguille, nous sommes arrivés à cette dernière saison, avec un changement de direction. Je déplore toujours la fin de cette émission. Je pense qu’elle aurait pu perdurer, avec moi ou avec Jean-Marc Morandini. La direction de l’époque a fait un autre choix. C’est la vie des médias. Mais j’en garde des souvenirs extraordinaires. J’ai commenté l’Eurovision à Kiev, en Ukraine, avant la guerre. Nous avons fait des élections de Miss France, des émissions en direct et nous recevions toutes les personnalités du PAF. Pour quelqu’un qui adore les médias, c’était un formidable outil de rencontres. On sentait également à l’époque une forme de pouvoir au sein des médias. En fonction de ce que l’on disait le matin sur une émission diffusée la veille, on sentait que cela avait un poids. C’était très valorisant.
Après la fin du Grand Direct des médias, avez-vous reçu des propositions ou essayé de relancer un programme consacré aux médias ?
J’ai essayé de développer des idées dans ce domaine. Mais pendant de longues années, il n’y a quasiment plus eu d’émissions médias. Aujourd’hui, cela revient un peu. Il y en a notamment une sur T18, même si elle reste assez confidentielle. J’ai été bercé par les émissions médias de Jean-Luc Delarue dans les années 1990, puis par celles de Marc-Olivier Fogiel. Il y avait aussi + Clair sur Canal+, puis Le Tube. Pendant des années, c’était mon rendez-vous hebdomadaire. Puis l’actualité des médias s’est retrouvée partout. Je pense aussi que les médias avaient moins envie de se regarder le nombril. Ce qui était génial à Europe 1, c’est que nous avions une immense liberté. Or, parler des médias dans un média est compliqué. Je pense que la plupart des diffuseurs sont toujours un peu frileux. À partir du moment où vous mettez à l’antenne une émission consacrée aux médias, le diffuseur s’expose lui-même à la critique. J’ai développé des projets dans ce sens, y compris au sein du groupe BFM-RMC, mais malheureusement ils ne sont jamais allés jusqu’au bout.
« Les gens s’intéressent moins uniquement à la télévision »
Comment expliquez-vous cette disparition progressive des émissions entièrement consacrées aux médias ?
L’intérêt pour la télévision a beaucoup changé. On le voit avec les audiences, qui sont en décroissance. À une époque, un prime time pouvait fidéliser jusqu’à 10 millions de téléspectateurs. Ces temps-là sont révolus. On l’a également observé avec Touche pas à mon poste. À l’origine, c’était uniquement une émission consacrée aux médias. Aujourd’hui, les gens s’intéressent moins exclusivement à la télévision. Il y a donc mécaniquement moins d’intérêt pour ce qui s’y passe. Cela explique en partie le désintérêt des médias pour cette matière.
Vous avez également envisagé de développer des contenus consacrés aux médias sur les réseaux sociaux ?
Oui. Après mon départ d’Europe 1, j’ai eu la chance de collaborer un peu avec le groupe Yahoo! pour m’occuper justement de l’actualité des médias. C’était intéressant parce que c’était pour moi un nouveau terrain de jeu, avec des formats vidéo à inventer. Mais, sincèrement, pour me lancer aujourd’hui sur les réseaux sociaux en affichant ma tête, je pense que j’ai raté le train. J’aurais dû m’y prendre beaucoup plus tôt. Ce n’est d’ailleurs même plus quelque chose du futur : c’est le présent et tout le monde le fait. Je ne vois pas forcément quelle légitimité je pourrais avoir aujourd’hui en lançant à mon tour une chaîne YouTube. C’est extrêmement compliqué de se faire une place. Je vais avoir 50 ans cette année et je viens des médias traditionnels. Je regarde évidemment ce qui se fait sur les réseaux sociaux, mais tous les codes de l’influence ne sont pas quelque chose vers lequel j’ai envie d’aller.
« Il y a plus de place pour le commentaire que pour les faits »
Vous avez travaillé pendant de nombreuses années pour les chaînes d’information. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur leur évolution ?
Je peux en parler très librement puisque j’en suis parti. J’en suis parti parce que l’actualité est quand même extrêmement anxiogène. Ce que je déplore aujourd’hui, c’est qu’au final nous avons quatre chaînes d’information et qu’elles font quasiment toutes la même chose. Je mets un peu CNews à part, puisqu’elle a un positionnement politique et éditorial assumé. Mais, malgré cela, sur les grands événements, on retrouve quatre chaînes qui utilisent quasiment les mêmes codes : beaucoup d’experts en plateau, beaucoup de commentaires. Ce que je déplore surtout, c’est que l’information n’est plus suffisamment sur le terrain. Elle est essentiellement en plateau. BFM conserve probablement encore cette force du terrain. Ce que je déplore un peu, c’est ce « blabla » permanent qui a tendance à se généraliser. Les chaînes utilisent beaucoup ce système consistant à mettre quatre personnes autour d’une table pour commenter une seule et même actualité. J’ai l’impression qu’il manque énormément de diversité dans la manière de traiter l’information. Cela ne veut pas dire que cette stratégie ne fonctionne pas : ces chaînes marchent, et même très bien. Mais lorsque je regarde par exemple le nouveau formatage de franceinfo, j’ai l’impression que la chaîne s’uniformise et se rapproche de plus en plus des codes des autres chaînes d’information. En dehors de CNews, qui assume véritablement son positionnement éditorial, j’ai l’impression que toutes les chaînes ont tendance à s’uniformiser. Je déplore qu’il y ait aujourd’hui davantage de place pour le commentaire que pour les faits et l’analyse. C’est vraiment mon ressenti.
« L’information pure et dure, c’est une lessiveuse »
Vous avez passé seize années au total dans des chaînes d’information. Est-ce aussi cette fatigue qui vous a conduit à partir ?
Cela explique en tout cas pourquoi je n’ai pas envie aujourd’hui de retourner vers l’information en continu. J’ai passé seize ans dans les chaînes d’information. L’information pure et dure, c’est une matière qui use. C’est une lessiveuse lorsque l’on travaille dans l’actualité. Et le rythme de l’information s’est énormément accéléré ces dernières années. J’ai aujourd’hui l’impression de ne plus spécialement être en adéquation avec cela, en tout cas pour le moment.
Vous avez quitté le groupe BFM le 15 juillet. Sur quoi travaillez-vous désormais ?
Je m’oriente vers la production éditoriale. Je suis en train de développer de nombreux projets. C’est assez large : cela peut aller de la conception d’émissions ou de formats pour les réseaux sociaux jusqu’à des documentaires. J’ai très envie de faire des documentaires sur des thématiques qui me tiennent à cœur, qui m’intéressent et que j’ai envie de défendre, avec des choses qui ont du sens. Depuis que je suis parti de la télévision, je foisonne d’idées. Lorsque l’on est plongé en permanence dans ce rythme de l’actualité, on n’a pas forcément le temps de réfléchir à autre chose. Aujourd’hui, je définis donc mon activité comme de la production éditoriale. J’ai notamment de grandes idées autour de la radio numérique qui pourraient arriver très prochainement.
« Je ne voyais plus comment m’épanouir comme présentateur »
Cela signifie-t-il que vous ne souhaitez plus revenir devant la caméra ?
Ce n’est pas ce que je recherche aujourd’hui. Cela fait 28 ans que je fais ce métier. J’ai eu la chance de faire des choses exceptionnelles et j’ai véritablement l’impression d’avoir un peu fait le tour. Évidemment, je n’ai jamais présenté le 20 heures, mais cela n’a jamais été l’une de mes aspirations. Quand on est présentateur sur une chaîne d’information, finalement, on est assez interchangeable. Sur la place de Paris, nous devons être 150 ou 200 à pouvoir faire cela. Je ne voyais plus vraiment comment m’épanouir ou quelle pouvait être ma valeur ajoutée lorsqu’il y a autant de personnes capables de faire exactement la même chose. Ce qui m’a toujours animé, c’est de créer : créer des formats, créer des émissions, avoir des idées de documentaires. C’est ce qui me manquait un peu dans une chaîne d’information, parce que l’on est uniquement guidé par l’actualité. Il est très difficile d’imaginer de nouvelles choses sur une chaîne d’info. D’ailleurs, si vous regardez, c’est quasiment la même émission à chaque heure de la journée : quatre personnes autour d’une table. On change le nom, on change le décor, mais au final il y a assez peu de création. Aujourd’hui, si je devais définir ce que je suis en train de faire, je dirais : concepteur. Thierry Ardisson, qui a créé Entrevue, était d’ailleurs un grand créateur. Il avait une idée à la minute. Sans évidemment établir de comparaison, c’est cet esprit de création qui m’intéresse : les idées d’émissions, les formats, les concepts. Et ce qui m’intéresse particulièrement en ce moment, c’est la radio numérique. Je pense qu’il y a de grandes choses à faire dans ce domaine.
Propos recueillis par Aimé Kaniki

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