ÉCONOMIE Politique économique

Nucléaire : pourquoi les territoires se disputent déjà l’accueil des huit futurs EPR2

Nucléaire : pourquoi les territoires se disputent déjà l’accueil des huit futurs EPR2
Nucléaire : pourquoi les territoires se disputent déjà l’accueil des huit futurs EPR2

La construction des six premiers EPR2 n’a pas encore commencé que la bataille pour la vague suivante est déjà engagée. Après Penly, Gravelines et Bugey, chacun appelé à accueillir une paire de réacteurs, l’État et EDF étudient la possibilité de construire huit EPR2 supplémentaires, soit quatre nouveaux sites à sélectionner. Six candidatures sont aujourd’hui particulièrement mises en avant : Tricastin, Blayais, Nogent-sur-Seine, Golfech, Chinon et Creys-Malville. D’autres territoires nucléarisés, comme Chooz, Belleville-sur-Loire, Dampierre ou Cattenom, suivent aussi le dossier. Le calendrier reste toutefois incertain : l’option des huit réacteurs supplémentaires n’est pas encore définitivement engagée, même si EDF doit remettre à l’État une proposition complète sur ce second programme.

Si les collectivités se mobilisent si tôt, c’est d’abord parce qu’un site nucléaire représente un puissant moteur économique local. Les 57 réacteurs actuellement en fonctionnement ont généré environ 1,1 milliard d’euros de recettes fiscales locales en 2025, réparties entre communes, intercommunalités et départements. À cela s’ajoutent des milliers d’emplois directs, indirects et induits, souvent dans des territoires peu denses où une centrale pèse lourd dans l’activité. Un chantier EPR2 s’étale en outre sur plus d’une décennie et mobilise ingénieurs, ouvriers, entreprises du bâtiment, métallurgie, transport, restauration, logement et formation. À Gravelines, les deux futurs réacteurs doivent par exemple occuper environ 200 hectares et nécessitent déjà un dispositif territorial spécifique pour anticiper les besoins en logements, transports, compétences et accueil des salariés.

Emplois, fiscalité et infrastructures : un enjeu économique de plusieurs décennies

Pour les élus locaux, obtenir deux EPR2 signifie donc sécuriser une activité pour très longtemps. EDF prévoit une durée d’exploitation d’environ soixante ans pour ces nouveaux réacteurs, et leur construction seule peut s’étaler sur douze à quinze ans. Le premier programme de six EPR2 est aujourd’hui évalué à 72,8 milliards d’euros aux conditions économiques de 2020, avec une première mise en service à Penly visée à partir de 2038 puis un échelonnement des autres réacteurs. Même si le coût du programme additionnel n’est pas encore arrêté, l’ordre de grandeur donne une idée des investissements susceptibles d’irriguer les territoires retenus et toute la filière industrielle française. EDF investit d’ailleurs déjà près de 100 millions d’euros dans une nouvelle usine d’échangeurs de chaleur à Chalon-sur-Saône, explicitement dimensionnée pour les six premiers EPR2 et les huit réacteurs supplémentaires potentiels.

Les collectivités avancent aussi des arguments de réseau et d’aménagement du territoire. Nogent-sur-Seine met en avant sa proximité avec l’Île-de-France, premier bassin de consommation électrique du pays. Le Blayais défend sa position dans le Sud-Ouest, tandis que Golfech cherche à conforter la production nucléaire en Occitanie. Tricastin, écarté du premier lot au profit du Bugey, espère cette fois obtenir sa paire de réacteurs. Creys-Malville joue une carte différente : l’ancien site de Superphénix, encore en déconstruction, pourrait profiter de la proximité du chantier du Bugey et mutualiser certaines infrastructures de transport, de logement ou de franchissement du Rhône. Dans tous les cas, EDF privilégie à ce stade des territoires déjà familiers du nucléaire, à la fois pour les compétences présentes, le raccordement au réseau et une acceptabilité locale généralement plus élevée.

L’acceptabilité locale devient presque aussi stratégique que la technique

L’enthousiasme de nombreux élus ne signifie pas que ces projets iront sans débat. Les trois premiers sites ont déjà fait l’objet de procédures de concertation et de débats publics sous l’égide de la Commission nationale du débat public. À Gravelines, par exemple, l’enquête publique menée au printemps 2026 a reçu un avis favorable, avant la délivrance en août d’une autorisation environnementale permettant certains travaux préparatoires. Les futurs sites devront eux aussi traiter des questions de consommation d’eau, de refroidissement, d’emprise foncière, de biodiversité, de raccordement électrique, de logement et de mobilité. L’accueil d’un EPR2 peut créer des emplois et des recettes, mais il impose également des investissements publics lourds pour absorber plusieurs milliers de travailleurs pendant le chantier.

La compétition actuelle illustre donc un renversement par rapport aux décennies où de nombreux projets nucléaires suscitaient d’abord des oppositions locales. Pour une partie des élus concernés, l’enjeu est désormais de ne pas voir disparaître, à terme, l’activité économique créée par des réacteurs existants dont l’âge moyen approche quarante ans. Accueillir des EPR2 permettrait de prolonger sur plusieurs générations un écosystème industriel, des emplois qualifiés et des recettes fiscales déjà intégrés à l’économie locale. Mais la décision finale ne se jouera pas uniquement sur la mobilisation politique : EDF et l’État devront arbitrer entre contraintes industrielles, disponibilité du foncier, accès à l’eau, raccordement au réseau, coûts d’infrastructures et capacité des territoires à absorber des chantiers géants. Le choix des quatre futurs sites dira donc autant la géographie du nucléaire français de demain que celle des territoires qui veulent conserver une place dans sa relance.

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