Il y a des voix que l’on entend. Et puis il y a celles que l’on écoute. La voix de Franck Ferrand appartient, à mes yeux, à cette deuxième catégorie. Parce qu’elle ne se contente pas de transmettre des mots : elle les interprète.
Je suis musicien, alors je pense naturellement au piano. Une voix peut, comme un instrument, passer du grave à l’aigu, du forte au piano, mais surtout parcourir toutes les nuances entre les deux. Chez Franck Ferrand, chaque syllabe, chaque respiration, chaque silence semble avoir sa propre valeur musicale.
Une pause devient une virgule. Une inflexion souligne l’importance d’un personnage. Un changement de rythme nous fait sentir la joie, le drame, le froid, le soleil. Il utilise sa voix comme un musicien utilise son instrument.
Mais l’instrument ne suffit jamais. Il faut l’interprète. C’est là que Franck Ferrand me fait penser aux grands musiciens. Il ne récite pas l’Histoire : il l’interprète. Il lui donne son rythme, ses couleurs, ses silences. Et surtout, il possède cette faculté rare de nous faire entrer dans une époque avec presque rien.
Quelques mots suffisent et nous voilà dans un château, dans une cour royale, dans une chambre où se joue le destin d’un personnage.
Cette manière de raconter l’Histoire a des prédécesseurs illustres. On pense évidemment à Alain Decaux, mais aussi, et peut-être surtout, à André Castelot.
Castelot avait fait de la petite histoire une porte d’entrée vers la grande. Avec Alain Decaux, il fonda en 1951 La Tribune de l’Histoire, émission qui allait passionner plusieurs générations de Français pendant près de 46 ans.
Son talent était précisément de s’intéresser à ce qui se trouvait derrière les grandes dates et les grands noms : les personnages secondaires, les anecdotes, les secrets, les lieux, les gestes, les conversations. Le Monde le décrivait comme un « conteur » et soulignait sa conception presque dramaturgique du passé.
C’est exactement ce qui me frappe chez Franck Ferrand. Il ne raconte pas seulement que l’Histoire a eu lieu. Il nous fait comprendre comment elle s’est fabriquée.
Pourquoi une femme a pris plus d’importance qu’une autre. Pourquoi un homme est devenu plus puissant qu’un autre. Comment une querelle privée a pu avoir des conséquences publiques. Comment un détail apparemment insignifiant peut devenir, des années plus tard, un événement historique.
Et c’est là que son travail rejoint pour moi la musique classique. Lorsque j’écoute Bach, je n’entends pas seulement des notes. Je suis transporté dans son époque. J’imagine l’église, l’orgue, la cour, les lieux où cette musique a résonné.
Avec Beethoven, je peux imaginer Vienne, ses passions, ses colères, son rapport à Napoléon.
La musique nous fait entrer dans l’Histoire sans nous l’expliquer. Franck Ferrand accomplit quelque chose de comparable avec les mots.
Il nous fait voyager d’un siècle à l’autre, d’un château à l’autre. Il nous fait entrer dans l’intimité de ceux qui ont fait l’Histoire. Et, sans avoir l’impression de recevoir une leçon, nous apprenons.
C’est peut-être cela, finalement, le talent du véritable conteur : faire entrer la connaissance par l’émotion.
Franck Ferrand est diplômé de Sciences Po et de l’EHESS, et son parcours est profondément lié à la transmission de l’Histoire, de la radio à la télévision et à l’écriture. Mais son érudition n’expliquerait pas, à elle seule, son pouvoir de fascination.
Ce qui fait la différence, c’est la manière. Comme chez un grand pianiste, il y a la partition, les faits, les dates, les personnages. Mais ensuite vient l’interprétation.
Et cette interprétation, chez Franck Ferrand, passe par sa voix.
Une voix qui sait ralentir, accélérer, suspendre, accentuer. Une voix qui laisse parfois le silence raconter ce que les mots ne disent pas.
Une voix qui ne nous donne pas seulement l’Histoire à entendre. Elle nous y emmène.
