Il y a des concerts que l’on écoute. Et puis il y a ceux dont on sort avec le sentiment d’avoir vécu quelque chose que l’on ne pourra jamais tout à fait raconter. La soirée donnée par Khatia Buniatishvili à Versailles appartenait à cette seconde catégorie.
Une centaine d’invités seulement, triés sur le volet et conviés sur invitation, avaient eu le privilège d’assister à ce récital exceptionnel. Dans le cadre magique des jardins de Versailles, en plein air, avec les fontaines et le château pour décor, le piano semblait avoir été posé là comme s’il avait toujours dû se trouver à cet endroit.
Le programme, lui, n’était pas connu à l’avance : Brahms, Chopin, Schubert dans la transcription de Liszt, Liszt et Schumann, avec Haendel en bis. Un programme exigeant, offert à un public de mélomanes qui connaissait parfaitement les œuvres. Mais avec Khatia Buniatishvili, connaître la partition ne signifie jamais savoir ce que l’on va entendre.
La musique selon Khatia
Car Khatia ne joue pas comme les autres. Elle ne se contente pas d’interpréter une œuvre : elle se l’approprie. Là où un tempo semble appeler la rapidité, elle peut ralentir. Là où l’on attend un andante, elle peut accélérer. Elle étire une phrase, suspend un silence, déplace une respiration. Elle peut prendre une œuvre que l’on croit connaître depuis toujours et lui donner soudain un autre visage.
Et ce n’est pas une volonté de se distinguer à tout prix. Khatia l’a elle-même expliqué : les tempos qu’elle choisit correspondent à son « rythme intérieur ». Lorsqu’on lui reproche de jouer trop vite ou trop lentement, elle répond que ce choix est organique, qu’elle possède sa manière personnelle de ressentir l’adagio ou le presto. Elle a également expliqué sa façon de travailler : plutôt que de reproduire les interprétations qu’elle a entendues, elle cherche à « composer mentalement » sa propre version de l’œuvre dès les premiers contacts avec la partition. C’est peut-être là que se trouve le secret de son art.
Un Chopin de Khatia n’est plus simplement un Chopin. Il devient une invitation au monde de Khatia.
Un Nocturne, une valse ou un scherzo ne sont presque plus des objets musicaux que l’on vient reconnaître. Ils deviennent des portes d’entrée vers son imaginaire, sa sensibilité, son rapport au temps et à l’émotion. Elle ne reproduit pas une musique. Elle la fait passer à travers elle. Et c’est pourquoi deux pianistes peuvent jouer exactement les mêmes notes et offrir deux expériences totalement différentes. Chez Khatia, la virtuosité est immense, mais elle n’est jamais une fin en soi. Elle a d’ailleurs résumé elle-même cette philosophie en expliquant que la perfection technique n’est qu’un détail et que l’essentiel est de donner tout ce que l’on est au moment de jouer.
Brahms, Chopin, Schubert, Liszt, Schumann : un voyage à travers plusieurs mondes
Le récital commence avec l’Intermezzo op. 119 n°1 de Brahms. Puis viennent la Valse op. 64 n°2 et le Scherzo n°2 op. 31 de Chopin. Avec Chopin, justement, apparaît toute la liberté de Khatia. Elle ne cherche pas à imposer une lecture définitive du compositeur. Elle semble plutôt chercher, à chaque phrase, ce que Chopin peut encore lui dire.
Puis le Ständchen de Schubert, dans la transcription de Liszt, S.560, fait passer le piano dans un autre univers : celui du lied, de la voix imaginée par les touches du clavier.
Vient ensuite Liszt, dans trois visages radicalement différents : la Mephisto Valse n°1, la Consolation S.172 n°3 et la Rapsodie hongroise n°6.
La Mephisto Valse permet évidemment à Khatia de déployer une virtuosité presque physique. Mais même dans les passages les plus vertigineux, l’objectif n’est pas simplement de montrer qu’elle peut les jouer. Elle veut leur donner un caractère. Puis la Consolation ramène soudain le silence, l’intériorité, la fragilité. La Rapsodie hongroise retrouve au contraire l’énergie et le théâtre.
Enfin, Schumann avec le troisième mouvement de la Fantaisie op. 17 ramène la soirée vers quelque chose de profondément intime. C’est cette capacité à changer de monde sans perdre sa propre identité qui est fascinante chez Buniatishvili.
La voix d’Axelle Saint-Cirel
Et puis est arrivé un moment particulièrement rare : Khatia Buniatishvili accompagnant une cantatrice lyrique. La pianiste a partagé la scène avec la mezzo-soprano française Axelle Saint-Cirel, pour une parenthèse consacrée à Francis Poulenc et Claude Debussy. Ce moment avait quelque chose de différent. Khatia, habituée aux récitals où elle porte seule la totalité du discours musical, devait cette fois écouter une autre artiste. Suivre son souffle. Sa respiration. Ses silences. Ses mots. Ses inflexions.
Et quelque chose de très particulier s’est installé entre les deux femmes : Une complicité.
Le piano et la voix semblaient dialoguer. Par moments, Khatia accompagnait ; à d’autres, elle semblait répondre. La pianiste ne cherchait plus à imposer son propre univers : elle semblait entrer dans celui d’Axelle. Et cette complicité, surtout, a été ressentie par le public.
Axelle Saint-Cirel est aujourd’hui l’une des voix françaises remarquées de sa génération. Mezzo-soprano, elle s’est notamment fait connaître d’un immense public lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024. Son parcours lyrique comprend notamment des collaborations avec de grandes institutions françaises et internationales.
Mais le détail le plus intrigant de cette séquence était ailleurs. C’était le seul moment de la soirée où Khatia avait une partition devant elle. Pendant tout son récital, elle avait semblé porter la musique entièrement en elle. Face à Axelle Saint-Cirel, elle avait les yeux posés sur les pages. Faut-il y voir un symbole ? Il serait imprudent de l’affirmer. Accompagner une chanteuse exige naturellement de suivre avec une précision absolue sa ligne vocale, ses respirations et les indications musicales. Mais le contraste était saisissant. Peut-être parce que son rôle était alors différent : il ne s’agissait plus seulement d’exprimer son rythme intérieur, mais de rencontrer celui d’une autre artiste. Et c’est peut-être précisément ce qui rendait ce moment si beau.
Le privilège de Versailles
Et puis il y avait le Grand Trianon à Versailles. Les jardins. Les fontaines. Le château. La nuit qui descend progressivement sur le domaine. Et ce piano installé en plein air face à ce paysage que l’on pourrait difficilement imaginer ailleurs. Il y avait quelque chose de presque irréel dans cette rencontre entre la grandeur historique du lieu et la liberté absolue du jeu de Khatia. Une centaine de personnes seulement ont partagé cette expérience.
Parmi les personnalités qui entouraient cette soirée figuraient Laurent Brunner, directeur de l’Opéra Royal et de Château de Versailles Spectacles, Maxime Ohayon, directeur du Mécénat et du Développement, ainsi que Stéphan Chenderoff, président de l’ADOR, les Amis de l’Opéra Royal.
Mais malgré le prestige du lieu et des invités, ce qui restera de cette soirée ne sera probablement ni le protocole, ni les noms, ni même le caractère exclusif de l’événement. Ce sera un son. Une phrase. Un silence. Une manière inattendue de jouer une œuvre que tout le monde croyait connaître.
Haendel pour dernier salut
En bis, Khatia a joué le Menuet extrait de la Suite en sol mineur de Haendel. Comme un dernier geste. Après la puissance, la virtuosité, les contrastes et les émotions, quelques dernières notes avant que le silence ne reprenne possession des jardins de Versailles. Et peut-être est-ce cela que les quelque cent privilégiés présents ce soir-là garderont le plus longtemps en mémoire : l’impression d’avoir entendu des œuvres qu’ils connaissaient déjà, mais de les avoir découvertes autrement.

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