Coach exécutive, conférencière et autrice, après une première carrière d’ingénieure menée dans plusieurs pays, Kaouthar Trojette accompagne aujourd’hui des femmes cadres et dirigeantes autour des questions de leadership, d’influence et de pouvoir, notamment à travers le Club de Pouvoir qu’elle a cofondé. À l’occasion de la sortie de son livre Toutes puissantes, paru le 1er octobre aux éditions Alisio, elle développe une réflexion centrale : comment les femmes peuvent-elles accéder au pouvoir et l’exercer sans reproduire les mécanismes traditionnels de domination ? Dans cet entretien, elle revient sur les codes implicites du pouvoir, la socialisation différente des femmes et des hommes, l’importance des réseaux et des alliances, ainsi que sur sa conception d’un leadership fondé davantage sur la coopération et le soin.
Aimé Kaniki : Quels sont vos premiers retours depuis la sortie de Toutes puissantes ?
Kaouthar Trojette : Les retours sont très positifs. Il y a ce côté : c’est un livre qui parle du pouvoir, mais différemment. Et je pense que cela fait écho à beaucoup de femmes. Elles me disent : « On en a tellement besoin aujourd’hui. » Nous vivons dans un monde où le pouvoir est très amalgamé avec la domination dans la façon dont il est exercé. On le voit à tous les niveaux : en politique, dans le pouvoir économique, dans l’entreprise. Cela fait du bien de se dire qu’il existe peut-être une autre façon d’exercer le pouvoir, surtout en tant que femmes. Les femmes ont historiquement été écartées du pouvoir, mais elles se sont aussi elles-mêmes éloignées du pouvoir parce qu’elles fuyaient cet amalgame avec la domination. Ce n’est pas du tout ce à quoi elles aspirent. Les femmes sont davantage intéressées par un pouvoir qui permet d’avoir de l’impact, c’est-à-dire le pouvoir comme un moyen et non comme une fin. Un pouvoir de coopération et de soin, qui permet de prendre soin des individus et des écosystèmes dans lesquels nous évoluons.

Quels sont les codes du pouvoir que les femmes maîtrisent encore le moins aujourd’hui ?
Ce qu’elles maîtrisent moins, c’est notamment la façon dont certains hommes déclinent le pouvoir, qui est souvent imprégnée de domination. Je vais vous donner un exemple. Si, à un moment donné, il faut choisir entre son intérêt individuel et l’intérêt du collectif, les femmes vont souvent partir du principe qu’on joue pour l’équipe. Elles vont donc faire passer l’intérêt du collectif avant leur intérêt individuel et penser que toutes les personnes autour d’elles se comportent de la même manière. Or ce n’est pas forcément le cas. Les hommes ont été éduqués avec certaines règles de masculinité qui sont complètement implicites. L’une de ces règles dont je parle dans le livre, c’est « tout pour la gagne ». Quand on dit « l’important, c’est de participer », beaucoup de garçons ne sont pas du tout éduqués comme cela. Pour eux, l’important, c’est de gagner. Ils vont donc davantage faire passer leurs intérêts individuels en priorité. Ils sont éduqués à la conquête, alors que les femmes sont davantage éduquées à faire confiance aux autres et à faire passer les besoins des autres avant les leurs.
Cette différence vient-elle donc avant tout de la manière dont les femmes et les hommes sont socialisés ?
Oui. Les femmes et les hommes ne sont pas socialisés de la même façon. Les femmes sont socialisées dans le soin des autres et dans une forme de confiance envers les autres, alors que les hommes sont davantage éduqués dans la conquête. Il y avait eu, il y a quelques années, cette tendance sur les réseaux sociaux où des femmes demandaient aux hommes autour d’elles à quelle fréquence ils pensaient à l’Empire romain. Et certains répondaient : deux ou trois fois par semaine. Cela paraissait complètement étonnant aux femmes. Si les hommes sont fascinés par l’Empire romain, ce n’est pas uniquement pour les colonnes romaines ou l’architecture du Colisée. Il y a aussi ce côté conquête, cette idée de domination du monde, d’hégémonie. En France, ce n’est peut-être pas l’Empire romain, mais il y a par exemple une fascination pour Napoléon Bonaparte ou pour la Seconde Guerre mondiale. Et évidemment, nous ne vivons pas en vase clos. Nous ne sommes pas uniquement le fruit de l’éducation de nos parents. Nous sommes le fruit du monde dans lequel nous vivons, des films qui passent au cinéma, de la société et de la culture dans lesquelles nous évoluons.
Faut-il alors que les femmes apprennent les codes traditionnels du pouvoir masculin pour parvenir à s’imposer ?
Ce que je dis dans le livre, ce n’est pas que les femmes devraient apprendre les codes du pouvoir masculin. Aujourd’hui, nous vivons dans une société où nous n’avons jamais eu autant besoin de coopération et d’alliances. L’anthropologue Pascal Picq a étudié notamment les sociétés de macaques et de chimpanzés. Chez les macaques, les sociétés sont organisées de façon très hiérarchique, avec un chef qui dit ce qu’il faut faire et les autres qui suivent. Ces sociétés se développent très bien dans des environnements stables. Les chimpanzés se comportent différemment. Ils fonctionnent davantage par coopération. Il n’y a pas forcément une seule personne qui décide de tout. Plusieurs individus peuvent communiquer, trouver les meilleures alliances et les meilleures idées pour le groupe. Et ces sociétés se développent mieux dans des environnements incertains, plus volatils, plus complexes et plus ambigus. Or, dans quel monde vivons-nous aujourd’hui ? Dans un monde volatil, incertain, complexe et ambigu. Nous avons donc besoin de profiter davantage de l’intelligence collective. Les femmes sont justement beaucoup socialisées dans la coopération et les alliances. L’idée n’est donc pas de leur dire de lire les règles du pouvoir et d’apprendre à dominer. Au contraire. Si nous voulons avoir un avenir, nous avons besoin de coopération et d’alliances, et les femmes savent très bien le faire.
Les femmes doivent-elles d’abord s’allier entre elles pour parvenir à obtenir davantage de pouvoir ?
Il ne faut pas seulement que les femmes s’allient entre elles. C’est évidemment l’un des prérequis, mais c’est un mouvement global. Tous les hommes ont également intérêt à ce qu’il y ait davantage de femmes. Nous avons donc aussi besoin que des hommes ouvrent des portes aux femmes. L’approche que je propose est celle d’une pyramide inversée. Aujourd’hui, pour aller briguer davantage de pouvoir, les femmes doivent parfois faire face à des portes qui se ferment, à des insultes, à du harcèlement ou à du cyberharcèlement. Elles ont donc besoin, d’abord, de se renforcer individuellement. Gagner du pouvoir commence par gagner du pouvoir sur soi. Pas dans une logique de développement personnel consistant à devenir la meilleure version de soi-même, mais avec une perspective tournée vers le collectif. Ensuite, la deuxième étape consiste à gagner du pouvoir face à autrui dans les interactions, à savoir répondre, à avoir de la répartie, verbalement ou non verbalement, et à être capable de laisser glisser certaines attaques. Enfin vient le réseau : le pouvoir d’influence sur les sphères qui nous entourent, la capacité à connecter les personnes et à créer les bonnes alliances, aussi bien avec d’autres femmes qu’avec des hommes.
Faut-il aujourd’hui créer davantage de réseaux ou de structures consacrés aux femmes et au pouvoir ?
Il existe déjà énormément de choses. Il y a beaucoup de mouvements qui rassemblent des associations et des femmes pour favoriser une meilleure inclusion des femmes. Il existe également des initiatives à l’échelle internationale et dans le monde professionnel. Ce ne sont d’ailleurs généralement pas seulement des « think tanks », mais plutôt des « think-and-do tanks » : des mouvements qui réfléchissent, mais qui sont aussi très tournés vers l’action. Aujourd’hui, je pense que la réflexion a déjà beaucoup eu lieu. Les femmes savent ce qu’il y a à faire. Il suffit de regarder la quantité de livres sortis à la rentrée autour de ces sujets : les femmes dans le monde politique ou économique, les femmes et le pouvoir, les femmes et l’argent… Nous sommes arrivés à un moment où il faut davantage passer à l’action.
Quels sont les principaux obstacles auxquels une femme est confrontée lorsqu’elle commence à accéder à davantage de responsabilités ?
Les hommes. Ou, plus précisément, certains comportements masculins qui les entourent. Tant qu’une femme reste dans le syndrome de l’imposteur, elle reste dans ce rôle genré de la femme qui s’excuse et qui ne se sent pas forcément à sa place. Mais dès qu’elle sort de ce syndrome et qu’elle dit : « Cette place-là, je la vois, elle n’attend que moi, je la veux », elle peut immédiatement faire face à des réactions du type : « Pour qui se prend-elle ? », « Elle est arrogante ». Elle peut également faire face à des personnes qui vont tirer la couverture à elles ou tenter de la saboter. Ce sont des comportements de domination. C’est un énorme tabou. C’est l’éléphant dans la pièce et personne n’en parle véritablement. On va souvent dire aux femmes : « Il faut qu’elles osent. » Mais elles osent, les femmes. La question est plutôt : est-ce qu’on leur laisse la parole sans la leur couper ? Est-ce qu’on leur laisse la place sans la leur barrer ?
Vous défendez justement l’idée d’exercer le pouvoir autrement. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
Très concrètement, cela signifie créer des environnements sécurisés et sécurisants. Aujourd’hui, il existe énormément de souffrance au travail. Des gens arrivent au travail avec la boule au ventre, repartent dans le même état et peuvent finir par tomber malades. Cela signifie que certains environnements professionnels sont profondément insécurisants. Pour moi, la première étape, et la plus importante, consiste à créer un pouvoir sécurisant. C’est apporter de la sécurité aux personnes qui nous entourent. Et c’est la base du soin : prendre soin des autres. L’engagement est maximal dans les espaces de travail où les gens se sentent en sécurité, bien dans leur peau et bien dans leur corps. C’est la base d’un pouvoir exercé autrement. Nous n’avons pas besoin de chercher à motiver les gens avec un fouet ou un bâton. C’est comme des fleurs : si vous leur apportez de l’eau et du soleil et que vous éloignez les mauvaises herbes, vous n’avez pas besoin de leur expliquer comment pousser. Elles poussent et elles se développent. La très grande majorité des gens au travail ne demandent qu’à effectuer correctement leur travail dans des conditions dignes.
Quelle place les alliances entre femmes doivent-elles prendre dans cette transformation du pouvoir ?
C’est une étape nécessaire, mais elle n’est pas suffisante. Les alliances entre femmes sont importantes. Mais, comme je le disais, il faut aussi créer des alliances beaucoup plus larges. Si nous voulons réellement modifier les rapports de pouvoir, cela doit devenir un mouvement collectif qui associe les femmes et les hommes. Si une lectrice ne devait retenir qu’une seule idée de Toutes puissantes pour changer son rapport au pouvoir, laquelle serait-ce ? Ce serait de se souvenir de quelque chose que j’entends très souvent lorsque je parle avec des femmes. Elles me disent : « Moi, le pouvoir ne m’intéresse pas, je veux de l’impact. C’est tout ce qui compte pour moi. » Mais l’impact, c’est la pièce dans laquelle on va faire les choses. Le pouvoir, c’est la clé de la serrure. Donc, si l’on veut avoir de l’impact, il est essentiel de s’intéresser à la manière de gagner du pouvoir.
Propos recueillis par Aimé Kaniki

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