INTERVIEW - Lionel Abbo : « Thierry Ardisson a lu Talk Chaud avant sa disparition »
INTERVIEW - Lionel Abbo : « Thierry Ardisson a lu Talk Chaud avant sa disparition »

Paru le 21 mai dernier aux éditions Écrin, Talk Chaud est le dernier projet imaginé avec Thierry Ardisson. Initialement conçu comme une série télévisée, ce thriller plonge le lecteur dans les coulisses du pouvoir médiatique à une époque charnière où Internet, Facebook et YouTube commencent à bouleverser l’industrie audiovisuelle. Ancien collaborateur de Shine, Endemol et Banijay, Lionel Abbo revient pour Entrevue sur la genèse de ce roman et sur sa collaboration avec l’homme en noir.

Aimé Kaniki : Comment est née votre rencontre avec Thierry Ardisson et à quel moment l’idée de Talk Chaud a-t-elle vu le jour ?

Lionel Abbo : Thierry Ardisson et moi avons collaboré lorsque je travaillais chez Shine. Il était venu nous voir parce que nous produisions des formats vendus dans le monde entier et qu’il souhaitait développer certaines de ses idées à l’international. Nous avons travaillé sur plusieurs projets ensemble, notamment Le Grand Blind Test, présenté par Laurence Boccolini sur TF1 et ensuite adapté dans plusieurs pays. Nous nous sommes très vite bien entendus. Il me surnommait d’ailleurs « Docteur » parce qu’il trouvait qu’avec mon air sérieux et mes lunettes je ressemblais à un médecin généraliste. Un jour, il m’a contacté parce qu’il avait envie d’écrire une série sur le monde de la télévision. Comme il savait que je connaissais bien cet univers et que j’écrivais régulièrement, il m’a proposé de travailler avec lui. Au départ, Talk Chaud était une série. Mais lorsque nous avons envisagé de la présenter, Michel Denisot venait de sortir un film sur le monde de la télévision qui n’avait pas rencontré son public. Nous avons alors pensé que ce n’était pas le bon moment pour défendre un projet similaire. La série n’a donc jamais été pitchée. Comme j’étais frustré de laisser cette histoire de côté, je lui ai proposé de l’adapter en roman. Il a accepté et c’est ainsi que le livre est né.

Après la disparition de Thierry Ardisson, qu’est-ce qui vous a convaincu qu’il fallait malgré tout raconter cette histoire sous la forme d’un roman ?

C’est une histoire qui nous tenait à cœur à tous les deux. J’ai longtemps hésité avant d’aller au bout du projet. Puis un jour, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai envoyé un message à Audrey Crespo-Mara pour lui expliquer la situation. Elle connaissait parfaitement l’existence du projet. Thierry lui en avait parlé. Elle m’a encouragé à poursuivre et m’a dit qu’il n’y avait aucun problème à ce que le livre paraisse. Pour moi, c’est aussi une façon de lui rendre hommage. Thierry Ardisson est quelqu’un que j’aimais beaucoup humainement. C’est aussi celui qui m’a donné envie de faire de la télévision et probablement celui qui a inspiré de nombreuses personnes de ma génération. Sa créativité était hors normes. Sortir ce roman quelques semaines avant la date anniversaire de sa disparition avait donc beaucoup de sens.

L’intrigue se déroule en 2006, à un moment où Facebook, YouTube et les nouveaux usages numériques commencent à émerger. Pourquoi cette période semblait-elle particulièrement intéressante à explorer ?

Parce que c’est une période que je connais très bien. Je travaillais déjà dans la télévision à cette époque et j’ai assisté aux premières loges à cette révolution. Ce qui est intéressant, c’est qu’au même moment, le monde de la télévision continuait ses batailles entre chaînes, entre animateurs et entre producteurs. Pourtant, en parallèle, plusieurs révolutions étaient déjà en marche avec l’arrivée de Facebook, de YouTube ou encore de l’iPhone. Avec le recul, je trouve fascinant de raconter ce monde qui poursuit ses rivalités habituelles alors qu’il est en train de basculer sans vraiment s’en rendre compte.

Dans le roman, vous mettez beaucoup en scène une guerre d’influence entre deux grandes figures du petit écran. Que révèle ce duel sur le fonctionnement réel du monde de la télévision ?

Ce duel oppose deux visions de la télévision. La première est incarnée par Thierry Walter, qui représente la télévision des années 1990. À cette époque, un animateur suffisait à faire le succès d’une émission. Le concept importait finalement assez peu. On venait avant tout regarder une personnalité. C’était l’époque de Patrick Sabatier, Patrick Sébastien ou Jean-Pierre Foucault. Face à lui, Marco Pinto représente une télévision plus moderne, centrée sur les concepts et les formats. Cette évolution apparaît notamment avec des émissions comme Loft Story ou The Voice, où le format devient parfois plus important que l’animateur lui-même. J’avais envie de raconter cette transition à travers l’affrontement de ces deux personnages.

Vous avez travaillé pour de grands groupes audiovisuels comme Shine, Endemol ou Banijay. Dans quelle mesure votre expérience personnelle a-t-elle nourri l’écriture de Talk Chaud ?

Énormément. J’ai mis dans ce roman beaucoup de souvenirs accumulés au cours de mes quinze années passées dans l’audiovisuel. Certaines scènes sont directement inspirées d’événements réels. Par exemple, la rencontre avec Naomi Campbell évoquée dans le livre correspond à un rendez-vous que nous avons réellement organisé à l’époque. Bien sûr, d’autres éléments relèvent davantage de la fiction, mais je voulais rester le plus proche possible de la réalité de ce milieu et de ce que j’y ai vécu.

Le livre décrit beaucoup un univers où les audiences semblent dicter toutes les décisions. Ce pouvoir de l’audimat existe-t-il toujours ou a-t-il été remplacé par d’autres indicateurs ?

Non, il existe toujours. Il y a encore aujourd’hui ce moment très particulier du lendemain matin où tombent les audiences. Pour un producteur, cela reste souvent un instant décisif. L’avenir d’une émission peut dépendre de ces chiffres. Le replay a certes pris de l’importance et peut désormais peser dans certaines décisions. Mais d’un point de vue publicitaire, l’audience réalisée lors de la diffusion télévisée demeure largement prioritaire. Les chiffres du lendemain restent donc extrêmement importants.

Derrière le thriller, Talk Chaud interroge aussi notre fascination pour les célébrités et leurs chutes. Pourquoi sommes-nous aussi captivés par les succès comme par les échecs des personnalités médiatiques ?

Je pense que cela tient à la proximité que nous entretenons avec les animateurs. Contrairement à une star de cinéma ou à un chanteur, l’animateur paraît souvent beaucoup plus accessible. Tout le monde sait qu’il ne peut pas chanter comme Johnny Hallyday ou jouer comme Jean Dujardin. L’animateur, lui, semble être quelqu’un de normal. Quand on pense à des personnalités comme Denis Brogniart ou Jean-Luc Reichmann, on a presque l’impression qu’elles pourraient venir dîner chez nous. On a le sentiment de les connaître. C’est probablement cette proximité qui explique pourquoi nous nous intéressons autant à leurs réussites qu’à leurs difficultés.

Si Thierry Ardisson pouvait lire Talk Chaud aujourd’hui, selon vous, quelle serait sa réaction en découvrant le résultat final de ce projet imaginé ensemble ?

En réalité, il l’a lu avant sa disparition. Le roman existait déjà et il l’aimait beaucoup. C’était un projet auquel il tenait énormément. Il faut savoir que Thierry Ardisson a joué un rôle important dans ma carrière d’écrivain puisque c’est lui qui m’a permis de publier mon premier roman. Il m’avait notamment mis en relation avec les éditions Plon en 2019. Il appréciait ma façon d’écrire et la manière dont j’avais transformé le scénario que nous avions imaginé ensemble en roman. Mon style d’écriture et cette adaptation lui convenaient parfaitement. Je sais donc qu’il était satisfait du résultat final et heureux de voir ce projet aboutir.

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