Depuis plus de vingt ans, l’Australie expédie les demandeurs d’asile arrivés par mer vers des centres de traitement installés dans des pays tiers du Pacifique. Un dispositif coûteux, régulièrement mis en cause pour ses atteintes aux droits humains, que l’Union européenne et Washington envisagent pourtant de reproduire.
L’idée n’est pas nouvelle, mais elle revient en force dans les débats migratoires occidentaux : traiter les demandes d’asile non pas sur le sol national, mais dans un pays tiers, loin des regards et des recours juridiques habituels. L’Australie pratique cette politique depuis 2001, et son bilan constitue un cas d’étude que ni Bruxelles ni Washington ne peuvent ignorer.
C’est l’ancien Premier ministre conservateur John Howard qui a lancé ce que ses partisans ont baptisé la « Solution Pacifique ». Face aux arrivées de bateaux de migrants, son gouvernement a conclu des accords avec la Papouasie-Nouvelle-Guinée et le minuscule État insulaire de Nauru pour y installer des centres de traitement des demandes d’asile. L’argument avancé alors, et repris depuis par tous les gouvernements successifs, qu’ils soient de droite ou de gauche : décourager les traversées dangereuses en supprimant toute perspective d’installation en Australie pour ceux qui arrivent par la mer. Howard avait résumé la doctrine d’une formule restée célèbre : « Nous déciderons qui entre dans ce pays et dans quelles circonstances. »
Le Parti travailliste, arrivé au pouvoir en 2008, avait mis fin au dispositif, le jugeant cynique, onéreux et inefficace. Mais face à une reprise des naufrages meurtriers, la Première ministre Julia Gillard l’a rétabli dès 2012, après qu’un groupe d’experts eut recommandé la réouverture des centres. « Je ne vais pas faire de la politique quand trop de vies ont été perdues », avait-elle déclaré à l’époque. Entre 2013 et 2014, le nombre de personnes transférées vers ces centres a culminé à plus de 3 000.
Les journalistes ont été quasi systématiquement tenus à l’écart de ces installations, sur l’île de Nauru comme sur l’île de Manus. Cette opacité a largement facilité l’acceptation publique du dispositif, selon Graham Thom, coordinateur plaidoyer du Conseil australien pour les réfugiés, qui qualifie la politique d’« idée médiévale ». Les témoignages recueillis lors d’une audition au Sénat australien en février dernier ont décrit des conditions de négligence, des pathologies non traitées et des atteintes graves à la dignité des personnes détenues, en particulier des femmes hébergées à Nauru. Soixante-treize États membres de l’ONU avaient préalablement exprimé leurs préoccupations, et plusieurs pays, dont l’Allemagne, la Finlande et la Suisse, ont appelé à mettre fin au traitement externalisé des demandes d’asile. En 2017, un groupe d’anciens détenus de l’île de Manus avait obtenu un règlement amiable de 70 millions de dollars australiens, soit environ 43 millions d’euros, après avoir porté plainte pour mauvais traitements et détention illégale.
Sur le plan financier, la facture est lourde : l’Australie a déjà dépensé plus de 13 milliards de dollars australiens pour la détention offshore depuis 2012. Un accord récent avec Nauru prévoit en outre d’y envoyer des ressortissants étrangers condamnés pénalement qui ne peuvent être renvoyés dans leur pays d’origine, pour un coût de 2,5 milliards de dollars australiens sur trente ans.
L’Union européenne s’engage sur une trajectoire similaire. Le Parlement européen a adopté en juin de nouvelles règles ouvrant la voie à des « centres de retour » installés hors des frontières de l’Union, avec le Rwanda, l’Ouzbékistan et l’Ouganda cités parmi les destinations envisagées. Des personnes sans droit au séjour dans l’UE pourraient y être envoyées dès 2027. Le dispositif prévoit des sanctions sévères pour ceux qui refuseraient le transfert, dont une rétention pouvant aller jusqu’à trente mois. Le ministre danois de l’Immigration, Morten Bodskov, a tenu à préciser que ces structures ne seraient pas des « camps », les présentant comme « une nouvelle chance d’avoir une vie dans un pays partenaire ». Le Danemark, l’Allemagne, l’Autriche, la Grèce et les Pays-Bas ont annoncé en septembre avoir convenu d’étapes concrètes vers un accord avec un pays tiers non encore désigné.
Les États-Unis ont pour leur part déjà conclu des accords de ce type avec au moins trente pays d’Afrique et d’Amérique latine. La Cour suprême américaine a récemment autorisé l’administration Trump à reprendre les expulsions vers des pays tiers, après qu’une juridiction d’appel avait exigé que les personnes concernées soient informées de leur destination et puissent contester leur transfert si elles craignent persécutions ou torture. Si les premières expulsions visaient des étrangers condamnés pénalement, des personnes sans casier judiciaire ont depuis également été concernées.
La difficulté à mesurer l’efficacité réelle du modèle australien tient notamment à l’impossibilité d’isoler les effets du traitement offshore de ceux d’une autre pratique, le refoulement en mer des embarcations de migrants, introduit en 2001 puis rétabli en 2013. Les données sur ces incidents restent lacunaires. Ce que les chiffres montrent sans ambiguïté, en revanche, c’est le coût considérable et les contentieux durables qu’une telle politique engendre, deux réalités que les gouvernements européens et américain devront intégrer s’ils choisissent de s’engager dans cette voie.

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