Dans un nouvel épisode d’En vrai, le podcast des engagé·e·s, Jeanne Baron reçoit Deborah de Robertis pour près de cinquante minutes d’un entretien aussi dense qu’intime. L’artiste performeuse, connue pour ses interventions spectaculaires dans les grands musées, dépasse ici l’image polémique qui lui est souvent attachée. Elle raconte la naissance de sa démarche, le recours à son propre corps, les violences qu’elle dit avoir subies et le prix personnel payé pour défendre sa liberté de création.
La journaliste réussit à créer un espace de parole particulièrement rare. L’entretien avance sans complaisance, mais également sans enfermer son invitée dans les scandales qui ont accompagné ses performances. La journaliste laisse Deborah de Robertis définir le rythme, les limites et le vocabulaire de la conversation. Une écoute qui permet de découvrir une artiste-performeuse beaucoup plus complexe que sa seule exposition médiatique, capable de relier création, rapports de pouvoir, vie amoureuse, isolement et désir de maternité.
« N’attendez pas qu’on vous invite, invitez-vous »
Deborah de Robertis revient longuement sur sa célèbre réinterprétation de L’Origine du monde au musée d’Orsay. En prenant place devant le tableau de Gustave Courbet, elle explique avoir voulu s’inviter symboliquement dans une histoire de l’art encore largement écrite par les hommes. Son message adressé aux femmes est limpide : ne pas attendre l’autorisation d’une institution pour occuper l’espace et faire reconnaître son travail.
L’artiste refuse cependant de réduire sa démarche à la nudité ou à la provocation. Selon elle, son corps ne constitue pas seulement ce que le public regarde, mais un instrument destiné à révéler le regard des autres, les mécanismes de censure et la persistance d’une lecture sexualisée du corps féminin. Elle rappelle notamment avoir été relaxée après une performance au Louvre, la juridiction n’ayant pas pu caractériser l’exhibition sexuelle qui lui était reprochée. Derrière le geste spectaculaire apparaît alors une construction artistique et politique beaucoup plus réfléchie que ne le laissent penser les réactions immédiates.
Une parole intime sur les violences et l’invisibilisation
L’entretien prend une dimension plus personnelle lorsque Deborah de Robertis évoque la sexualisation qu’elle dit avoir connue dès l’adolescence. Elle raconte avoir utilisé très tôt son corps dans son travail, avant même de maîtriser les codes de la performance. Elle décrit également le manque de soutien rencontré pendant ses études artistiques et la manière dont certains hommes occupant des positions d’autorité auraient, selon elle, détourné leur rôle d’accompagnement pour établir des relations d’emprise.
L’artiste revient ensuite sur son entrée difficile dans une exposition du Centre Pompidou consacrée à L’Origine du monde. Elle affirme qu’un commissaire d’exposition avec lequel elle dit avoir entretenu, lorsqu’elle était plus jeune, une relation marquée par l’abus de pouvoir aurait initialement refusé sa participation. Elle explique avoir finalement intégré l’exposition après avoir rappelé les faits qu’elle lui reprochait. Deborah de Robertis accuse aujourd’hui trois hommes du milieu artistique d’agression sexuelle ou de viol. Ces accusations, qui devront être examinées dans le cadre des procédures appropriées, sont présentées dans l’émission comme les manifestations d’un système plus large d’emprise et d’invisibilisation des artistes femmes.
Une artiste qui refuse toujours les compromis
La performeuse raconte également la performance menée au Centre Pompidou, au cours de laquelle elle revendique avoir subtilisé une œuvre d’Annette Messager intitulée Je pense, donc je suce, tandis que deux autres femmes inscrivaient « MeToo » dans la salle. Elle présente cette action comme une réponse artistique et politique à ce qu’elle dit avoir subi. L’objectif n’aurait pas été la vengeance, mais le renversement symbolique d’un rapport de domination et la création d’une situation dans laquelle elle ne serait plus réduite à la passivité.
La dernière partie de l’entretien dévoile une femme consciente des sacrifices imposés par son engagement. Elle parle avec une sincérité désarmante de son isolement, de ses difficultés à vivre de son œuvre, de ses relations amoureuses et du deuil progressif de la maternité. Elle confie également travailler depuis plusieurs années sur un projet de film prolongeant ses réinterprétations artistiques. Grâce à la qualité de son écoute, Jeanne Baron signe un épisode majeur d’En vrai : un entretien qui donne enfin à Deborah de Robertis le temps de développer sa pensée et de montrer que, derrière chaque geste spectaculaire, se trouve une œuvre exigeante, cohérente et profondément politique.
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