CULTURE

« Huis Clos » : Une adaptation rock et envoûtante d’un classique à ne pas rater

« Huis Clos » : Une adaptation rock et envoûtante d’un classique à ne pas rater
« Huis Clos » : Une adaptation rock et envoûtante d’un classique à ne pas rater

Et si « Huis Clos », la célèbre pièce en un acte de Jean-Paul Sartre, devenait une comédie musicale ? C’est le pari brillamment relevé de la compagnie L’Œuf ou l’Humain. Dans cette adaptation rock et magnétique présentée au festival d’Avignon, l’atmosphère est sombre et oppressante, les mots claquent comme des fouets, le ton sanglant, la tension palpable. Tout est fait pour faire plonger le public en enfer aux côtés de Garcin, Inès et Estelle, les trois âmes condamnées qui attendent avec impatience leur sentence éternelle. 

« L’enfer, c’est les autres »

Dès les premières secondes, la pièce installe une ambiance rougie par les flammes des enfers. Alors que trois corps inertes gisent au sol, le gardien des lieux (Valentin Santes) souhaite la bienvenue aux spectateurs d’une voix ironique. Un sourire au bord des lèvres, il s’empare ensuite de sa guitare et en fait grincer les cordes. L’Enfer peut commencer. 

L’un après l’autre, les personnages se réveillent et comprennent qu’ils ne sont plus sur terre. Il y a d’abord la froide et piquante Inès, interprétée avec finesse par Pauline Auriol. Puis, Estelle, jouée par l’étonnant et vulnérable Axel Prioton-Alcala. Enfin, le nerveux et poétique Garcin, incarné avec brio par Gaëlle Brissé. Les trois comédiens forment un trio parfaitement équilibré et campent des personnages qu’ils se sont profondément appropriés. Le choix d’inverser les genres s’impose avec évidence. Il ajoute un léger trouble, une étrangeté bienvenue, sans jamais détourner le sens du texte. Bien au contraire : il met en lumière l’universalité des failles humaines et la force du regard porté sur soi par les autres.

Tout au long de la pièce, les personnages traversent un lent mais inexorable dévoilement de soi. D’abord sur la défensive, chacun tente de sauver les apparences : Garcin se drape dans son pacifisme, Estelle dans sa vertu, Inès dans son détachement ironique. Mais peu à peu, la cohabitation forcée fissure leurs masques. Les silences deviennent des pièges, les regards des jugements. Inès est la première à comprendre le jeu : ici, nul besoin de bourreau, chacun suffira aux deux autres. Elle pousse ses compagnons à se trahir, à avouer ce qu’ils tentent de nier. Garcin dévoile sa lâcheté, son besoin maladif d’approbation. Estelle révèle son crime, sans jamais vraiment reconnaître sa culpabilité. Inès, elle, assume tout, sans fard, mais c’est justement cette lucidité qui la condamne à la solitude. À mesure que les vérités éclatent, l’espoir de rédemption s’éteint.

Une tension musicale à couper au couteau

À leurs côtés, Valentin Santes incarne un mystérieux garçon d’étage, discret gardien des lieux et musicien des enfers. À la guitare, au piano ou à l’harmonica, il donne vie aux 14 compositions originales de la pièce (disponibles sur les plateformes de streaming). On retient notamment « Bienvenue », le morceau introductif, « Absents » le superbe solo d’Estelle et « La longue nuit ».

La scénographie repose sur un ingénieux système de kaplas géants, déplacés, assemblés ou empilés selon les tableaux. On découvre ainsi une scène aux potentiels renouvelés. Le tout s’enchaîne sans rupture, dans une harmonie rare entre théâtre et musique. Les voix s’accordent, les regards s’aimantent ou se heurtent, et la pièce prend peu à peu la forme d’un huis clos psychologique haletant où les compositions musicales accroissent l’intensité et révèlent la puissance du texte. 

La force de cette adaptation, c’est qu’elle ne trahit rien de Sartre : elle éclaire. Les mots, mis en musique, prennent une résonance nouvelle. L’ironie, la honte, la cruauté deviennent palpables. On redécouvre le texte dans toute sa densité, sa violence aussi. Garcin, lâche orgueilleux en quête de rédemption. Estelle, mondaine infanticide qui cherche un miroir plus qu’un pardon. Inès, lucide et cruelle, incapable d’aimer sans détruire. Ils sont leurs propres bourreaux — et ils le savent.

Huis Clos version musicale est une vraie pépite artistique. Forte, cohérente, et profondément incarnée. À voir absolument au Laurette Théâtre à 16h15 jusqu’au 26 juillet dans le cadre du Festival Off d’Avignon.

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