SOCIÉTÉ

Industrie francilienne, décarboner sans désindustrialiser

Industrie francilienne, décarboner sans désindustrialiser
Industrie francilienne, décarboner sans désindustrialiser
Dans cet article
  1. Une baisse rapide, mais un enjeu toujours concentré
  2. L’électrification, pivot de la décarbonation profonde
  3. Un enjeu élargi aux PME et au territoire

L’Île-de-France demeure le premier contributeur industriel à la valeur ajoutée nationale et l’un des principaux bassins d’emplois du pays. Avec près de 450 000 salariés et 17 % de la valeur ajoutée industrielle française, son poids économique est considérable. En revanche, son empreinte carbone industrielle est relativement limitée, ne représentant qu’environ 3 % des émissions industrielles nationales et 6 % des émissions régionales totales. Une singularité qui s’explique moins par une industrie vertueuse que par une transformation structurelle profonde. Contrairement à des territoires comme Dunkerque, Fos-sur-Mer ou Le Havre-Rouen, la région capitale ne compte plus de très grands sites relevant des secteurs les plus émetteurs et les plus complexes à décarboner, tels que la sidérurgie à hauts fourneaux, le raffinage pétrolier ou la chimie lourde. Cette tendance s’est accentuée depuis 2022 avec l’arrêt définitif de plusieurs installations majeures, notamment la raffinerie de TotalEnergies et l’activité ammoniac de LAT Nitrogen à Grandpuits, ainsi que la cimenterie de Gargenville. Ces fermetures expliquent à elles seules plus des deux tiers de la baisse spectaculaire des émissions industrielles franciliennes depuis 2015, en recul de près de 47 % sur sept ans.

Une baisse rapide, mais un enjeu toujours concentré

Cette performance climatique, en trompe-l’œil, masque toutefois une réalité plus nuancée. En 2024, vingt-cinq sites industriels franciliens restaient soumis au marché carbone européen. À eux seuls, ils concentrent encore 44 % des émissions industrielles régionales, bien que leur volume total soit désormais inférieur à celui qu’émettait un seul site comme Grandpuits il y a quelques années. Pour ces établissements, la question n’est plus celle de la fermeture, mais celle de la transformation. L’enjeu prioritaire est clair : la décarbonation de la chaleur industrielle. Dans l’industrie francilienne, les émissions directes proviennent avant tout de la combustion de gaz naturel pour alimenter fours, chaudières et sécheurs, qu’il s’agisse d’aciéries électriques, de verreries, de plâtrières ou d’industries agroalimentaires. Réduire ces émissions sans fragiliser la compétitivité des sites constitue un exercice d’équilibriste. À court terme, les industriels activent des leviers déjà éprouvés : amélioration de l’efficacité énergétique, récupération de chaleur fatale, augmentation du recyclage des matériaux, électrification partielle de certains procédés. Plusieurs sites franciliens illustrent cette dynamique, avec des objectifs de réduction de 30 à 40 % des émissions d’ici 2030, en ligne avec la Stratégie nationale bas carbone.

L’électrification, pivot de la décarbonation profonde

À l’horizon 2050, le défi change d’échelle. Il ne s’agit plus de gains marginaux, mais d’une décarbonation quasi totale. Dans ce cadre, l’électrification apparaît comme le levier central. La France dispose d’un atout structurel majeur : une électricité déjà décarbonée à plus de 95 %, grâce au nucléaire et aux énergies renouvelables. Selon plusieurs études européennes, près de 60 % des besoins de chaleur industrielle pourraient être électrifiés dès aujourd’hui avec des technologies matures, et jusqu’à 80 ou 90 % à moyen terme, à condition de faire émerger des fours électriques de grande capacité. Certains groupes testent déjà ces solutions sur des sites pilotes, en France ou à l’étranger. Mais cette trajectoire suppose des investissements lourds, une adaptation des compétences et une sécurisation des prix de l’électricité sur le long terme. Elle se heurte aussi à des limites techniques irréductibles : certains procédés, notamment dans le verre ou l’acier, ne peuvent pas encore être totalement électrifiés sans perte de qualité ou de performance. Dans ces cas, des alternatives comme le biométhane ou d’autres combustibles bas carbone resteront nécessaires pour traiter les émissions résiduelles.

Un enjeu élargi aux PME et au territoire

Au-delà des grands sites, l’Île-de-France compte plus de 18 000 établissements industriels, majoritairement des PME et des TPE. Individuellement peu émetteurs, ils représentent collectivement plus de la moitié des émissions industrielles régionales. Leur accompagnement est donc décisif pour poursuivre la trajectoire de baisse. La région a commencé à structurer des réponses, avec la création d’un fonds dédié à la décarbonation et des programmes d’accompagnement territorialisés, en lien notamment avec EDF. La décarbonation de l’industrie francilienne n’est donc plus seulement une question climatique. Elle conditionne la capacité du territoire à maintenir une activité productive en zone dense, à préserver des emplois industriels et à réussir une transition sans désindustrialisation déguisée. L’équation reste complexe, mais elle est désormais posée en termes clairs : réduire les émissions, oui, mais sans sacrifier l’outil industriel.

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