Jusqu’à 55 000 dollars pour éviter la mobilisation. Des faux diagnostics, de fausses invalidités, des retraits des listes de recherche ou des passages clandestins de la frontière vendus contre des milliers de dollars. Dans une vidéo particulièrement virulente, une Ukrainienne dénonce le marché de la corruption qui s’est développé autour de l’enrôlement militaire et accuse un système dans lequel ceux qui disposent de suffisamment d’argent peuvent tenter d’acheter leur sortie.
Face caméra, elle affirme : « En Ukraine, un homme doit payer 50 000 dollars pour pouvoir quitter le pays. Et s’il se fait attraper par les militaires, il peut payer 6 000 dollars pour qu’on le laisse partir. Mais le lendemain, il peut très bien se faire attraper à nouveau. » Derrière cette dénonciation, les enquêtes ukrainiennes ont effectivement révélé des filières demandant jusqu’à 55 000 dollars pour des systèmes permettant d’éviter la mobilisation : faux emplois, faux diagnostics, invalidités frauduleuses, radiation des recherches ou franchissement illégal de la frontière.
Cette corruption frappe un système de mobilisation déjà extrêmement contesté. Depuis le début de l’année 2026, plus de 180 personnes ont été mises en cause dans des affaires liées aux centres territoriaux de recrutement, aux commissions médicales militaires et aux dispositifs chargés d’évaluer l’invalidité, avec des pots-de-vin pouvant atteindre 25 000 dollars dans les dossiers recensés fin mai.
Les tensions autour de l’enrôlement ont déjà provoqué de très fortes polémiques, notamment après la diffusion d’images et de témoignages concernant des hommes interpellés et conduits vers les centres de recrutement. La multiplication des filières clandestines ajoute une dimension particulièrement explosive : certains Ukrainiens partent combattre, tandis que d’autres sont prêts à débourser des fortunes pour ne pas être enrôlés.
«On a même des tarifs» : jusqu’à 50 000 dollars affichés dans la vidéo
La jeune femme montre ensuite à l’écran une véritable grille de prix et invite les internautes à l’examiner : « On a même des tarifs, vous pouvez mettre la vidéo sur pause et les regarder. » Le tableau présente différentes sommes pour éviter une convocation, modifier des informations militaires, obtenir une radiation médicale, organiser un passage clandestin de la frontière ou fabriquer une situation permettant d’échapper à la mobilisation.
Tout en haut apparaît le chiffre le plus spectaculaire : 50 000 dollars pour obtenir une fausse invalidité, être radié des registres militaires et pouvoir quitter l’Ukraine. Le montant qu’elle affiche n’est pas isolé de la réalité découverte par les enquêteurs : en janvier 2026, la police ukrainienne indiquait que les sommes réclamées dans différentes filières allaient de 20 000 hryvnias à 55 000 dollars.
Dans une autre affaire révélée le 12 janvier, un homme proposait à cinq Ukrainiens soumis aux obligations militaires de leur fournir de faux documents médicaux puis d’organiser leur passage clandestin de la frontière. Le tarif était de 11 000 dollars par personne, soit 55 000 dollars au total pour les cinq hommes.
Le mécanisme est désormais parfaitement identifié : faux certificats médicaux, faux motifs d’inaptitude, emplois fictifs, invalidités fabriquées, suppression des recherches ou départ clandestin vers un pays voisin. La mobilisation est devenue un terrain particulièrement lucratif pour des réseaux capables de monnayer leur influence sur des procédures administratives ou médicales.
Faux diagnostics, fausses invalidités, passages clandestins : un véritable marché parallèle
Les affaires découvertes depuis le début de 2026 montrent que ces systèmes ne reposent pas uniquement sur quelques intermédiaires isolés. Parmi les personnes mises en cause figurent des militaires, notamment des membres des centres territoriaux de recrutement, des médecins et des civils.
Les prestations proposées couvrent quasiment toutes les possibilités permettant à un homme d’éviter l’armée : être recruté fictivement dans une infrastructure stratégique, être affecté dans une unité située à l’arrière, obtenir un diagnostic médical inventé, se faire reconnaître une invalidité, disparaître d’une liste de recherche ou traverser illégalement la frontière. Le prix dépend du mécanisme, du réseau et de la protection promise.
La police a également découvert des filières proposant directement une sortie clandestine du pays. En mai 2026, un organisateur présumé demandait 23 000 dollars pour faire quitter l’Ukraine à un homme soumis à la mobilisation en lui promettant un passage vers la Moldavie.
«Dire qu’on a un énorme problème de corruption en Ukraine, ça ne veut pas dire être contre l’Ukraine»
La femme de la vidéo assume frontalement son attaque contre les institutions de son pays. « Dire qu’on a un énorme problème de corruption en Ukraine, ça ne veut pas dire être contre l’Ukraine. » Elle refuse de confondre la population avec ceux qu’elle accuse de profiter du système et poursuit : « N’oubliez pas, l’Ukraine, ce sont les Ukrainiens. Le gouvernement, c’est simplement un outil qui sert à gérer le pays. Et dans ce cas, à gérer les gens. »
Les affaires de corruption touchent des secteurs particulièrement sensibles de l’État ukrainien. La mobilisation n’est qu’une partie du problème : transports publics, justice, administration fiscale et institutions chargées de lutter contre la criminalité ont également été concernés par des enquêtes.
La multiplication des dossiers alimente ainsi une colère d’autant plus forte que l’Ukraine demande depuis plus de quatre ans des sacrifices considérables à sa population pour faire face à l’invasion russe. La jeune femme met précisément en avant ce contraste entre les hommes envoyés combattre et ceux qui disposent de suffisamment d’argent pour tenter d’acheter leur sortie du système.
Des wagons de métro offerts gratuitement, puis 137,5 millions de hryvnias détournés sur leur transport
Elle cite ensuite un scandale récent particulièrement embarrassante : « L’un des derniers scandales de corruption concernait des rames de métro venant de Pologne. La Pologne nous les a données gratuitement. Mais des fonctionnaires ont décidé de gagner de l’argent sur leur transport. » Le mécanisme est simple : fin 2022, le métro de Varsovie propose de céder gratuitement 60 wagons de métro à Kiev.
Kiev ne doit donc pas acheter les wagons. La capitale ukrainienne doit uniquement payer leur acheminement depuis la Pologne et organise en 2023 plusieurs appels d’offres pour ces prestations de transport.
Selon l’enquête dévoilée le 15 septembre, une société présélectionnée remporte les marchés avec un prix fortement gonflé, pour environ 190 millions de hryvnias. Une partie de l’argent est ensuite versée au véritable transporteur, tandis que 137,5 millions de hryvnias sont détournés par les participants au système, selon les éléments de l’enquête.
L’affaire est particulièrement accablante par sa simplicité : Varsovie offre gratuitement les wagons pour aider Kiev pendant la guerre, puis plus de 137 millions de hryvnias sont détournés sur leur seul transport. Les personnes mises en cause comprennent un ancien responsable du métro de Kiev, trois responsables toujours en fonction, deux coorganisateurs et le directeur de la société impliquée.
D’autres enquêtes anticorruption ont récemment touché des institutions ukrainiennes. L’accumulation des dossiers donne une force particulière aux accusations de la jeune femme contre un système qu’elle considère désormais incontrôlable.
Des milliards d’euros conditionnés à de nouvelles réformes
La femme s’en prend ensuite violemment aux députés ukrainiens : « Aujourd’hui, on a un énorme déficit budgétaire. Et l’aide financière est bloquée. Parce que nos députés, c’est des fils de putes, ne veulent pas adopter les lois demandées par l’Union européenne. Bien sûr que ça pourrait leur poser des problèmes en matière de corruption. »
Toute l’aide internationale n’est pas bloquée. L’Union européenne a encore versé 3,3 milliards d’euros le 18 septembre 2026 à l’Ukraine, destinés notamment à ses besoins de défense.
Une partie importante des financements reste cependant directement conditionnée à l’adoption de nouvelles réformes. Le 3 septembre, le gouvernement ukrainien a transmis au Parlement quatre projets de loi nécessaires pour obtenir une nouvelle tranche de 1,45 milliard d’euros dans le cadre de ses engagements envers l’Union européenne et le FMI.
L’un des textes vise directement à améliorer le fonctionnement de la Haute Cour anticorruption. Le gouvernement ukrainien a également indiqué que la coopération entre l’exécutif et le Parlement déterminerait le versement d’une partie importante des 29,5 milliards de dollars de financements internationaux attendus.
Le contraste est saisissant : l’Ukraine dépend de dizaines de milliards de dollars versés par ses partenaires pour assurer sa défense et sa stabilité financière, tandis que les enquêtes continuent de révéler des systèmes de corruption portant sur des sommes considérables.
«Plus tu voles, plus t’as droit»
La jeune femme prend ensuite un exemple volontairement provocateur pour dénoncer ce qu’elle considère comme une justice à deux vitesses. « Il n’y a pas longtemps, un mec a volé pour 8 000 balles de grivnas, sex-toys, dans un magasin. Il a pris 5 ans de prison. Mais un fonctionnaire, lui, il a volé des millions de notre budget. Il paye une caution et quitte l’Ukraine. C’est tout facile chez nous, plus tu voles, plus t’as droit. » Elle affirme ensuite : « Depuis 2022, aucun fonctionnaire n’est allé en prison pour corruption. Ils sont tous sortis sous caution. Il faut être copain avec le président. »
Cette dernière accusation constitue son appréciation du fonctionnement du pouvoir ukrainien. Elle traduit surtout une défiance profonde face aux scandales qui frappent régulièrement les institutions.
Son sentiment s’appuie sur une accumulation de dossiers réels et sur des montants qui donnent le vertige. Entre les dizaines de milliers de dollars demandés pour éviter la mobilisation et les centaines de millions de hryvnias visées dans certaines affaires de marchés publics, la corruption reste l’un des problèmes les plus sensibles auxquels l’Ukraine doit faire face en pleine guerre.
«Le peuple ukrainien est pris en otage»
La dernière partie de la vidéo est la plus violente politiquement. La jeune femme affirme : « Le peuple ukrainien est pris en otage entre la guerre commencée par la Russie et notre propre gouvernement. » Elle refuse cependant que sa critique soit étendue aux Ukrainiens dans leur ensemble et ajoute : « Il ne faut pas penser que tous les Ukrainiens sont comme ça. »
Son accusation vise un système dans lequel elle considère que la population supporte les conséquences de la guerre, de la mobilisation et des difficultés économiques pendant que des réseaux continuent de faire de l’argent sur les failles de l’État. Les affaires découvertes en 2026 donnent une réalité particulièrement lourde à cette colère : plus de 180 mises en cause dans les systèmes liés à la mobilisation dès les cinq premiers mois de l’année, avec des pots-de-vin atteignant plusieurs dizaines de milliers de dollars.
La jeune femme conclut avec une image particulièrement noire : « On se retrouve dans une situation où tout est parti en roue libre. C’est comme regarder le Titanic couler, sauf qu’on ne voit même pas le fond. » Puis elle termine : « Et si je ne peux rien changer, alors je veux simplement rester spectatrice de cette histoire horrible. »
Sa vidéo frappe d’autant plus fort que les chiffres officiels donnent corps à une grande partie de sa colère : jusqu’à 55 000 dollars dans certaines filières permettant d’éviter la mobilisation, des centaines de personnes mises en cause dans ces systèmes et 137,5 millions de hryvnias détournés dans l’affaire du transport des wagons offerts gratuitement par Varsovie.
Pendant que des Ukrainiens combattent et meurent depuis plus de quatre ans face à l’invasion russe, la mobilisation est aussi devenue pour certains réseaux un marché clandestin où échapper à l’armée peut se négocier à plusieurs dizaines de milliers de dollars. C’est cette réalité que cette Ukrainienne expose dans une vidéo extrêmement dure contre la corruption qui continue de frapper son pays.
