Il devait être l’un des symboles du pluralisme voulu par France Inter. Il n’aura finalement signé que deux éditoriaux. Ce samedi 19 septembre, Charles Sapin a annoncé que la direction de la radio publique supprimait sa chronique politique dominicale. France Inter répond qu’elle souhaitait la transformer en débat, proposition refusée par le journaliste. Mais la chronologie est difficile à évacuer : arrivée d’un responsable de Valeurs actuelles, contestation immédiate d’une partie des salariés, deux journées de grève, menace d’un nouveau mouvement et, trois semaines plus tard, disparition de son éditorial. Pour les détracteurs de France Inter, l’épisode nourrit une accusation ancienne : celle d’un pluralisme beaucoup plus facile à proclamer qu’à pratiquer.
Deux éditoriaux. Deux minutes trente chaque dimanche. Et ce fut déjà trop pour une partie de Radio France.Charles Sapin ne poursuivra pas son éditorial politique sur France Inter. Le directeur adjoint de Valeurs actuelles l’a annoncé lui-même ce samedi : la direction lui aurait signifié la « suppression » de son rendez-vous hebdomadaire. La station donne une version légèrement différente : elle souhaitait remplacer l’édito par une séquence de débat. Sapin a refusé et ne sera donc plus présent dans ce format dominical.
On peut discuter du mot « suppression ». On peut expliquer qu’un débat aurait offert davantage de contradiction. On peut rappeler qu’aucun journaliste ne dispose d’un droit acquis à une chronique. Mais reste une chronologie particulièrement embarrassante pour France Inter.
La direction avait recruté Charles Sapin au nom du pluralisme. La présidente de Radio France, Sibyle Veil, avait publiquement maintenu ce choix malgré la contestation et déclaré que c’était précisément « la grandeur du service public » d’être pluraliste. Quelques jours plus tard, après une mobilisation sociale d’ampleur, le format conçu pour incarner cette ouverture disparaît.
Deux éditos auront suffi pour enflammer la gauche intellectuelle
Dès l’annonce de son arrivée, une partie des salariés s’était opposée au recrutement de Charles Sapin.
Ce n’était pas son travail antérieur au Point qui était au cœur de la contestation. C’était d’abord son nouveau poste de directeur adjoint de Valeurs actuelles. Le 2 septembre, une assemblée générale du personnel avait demandé à France Inter de renoncer à son recrutement. Les syndicats jugeaient notamment les orientations de l’hebdomadaire incompatibles avec les « valeurs humanistes, démocratiques et républicaines » du service public et rappelaient plusieurs condamnations judiciaires du magazine.
Les 13 et 14 septembre, la contestation s’est transformée en grève. Les antennes ont été fortement perturbées. À France Inter, 38,26 % du personnel était gréviste le lundi selon les chiffres communiqués par la direction, tandis que les syndicats faisaient état de 44 grévistes parmi les 65 salariés inscrits au planning du matin. Une nouvelle journée de grève avait ensuite été votée pour le 21 septembre.
Autrement dit : la direction maintient Charles Sapin, les syndicats maintiennent la pression, puis le rendez-vous qui cristallisait le conflit disparaît. Il n’est pas nécessaire d’inventer une censure secrète pour comprendre pourquoi cette succession d’événements nourrit aujourd’hui les critiques contre France Inter.
Le problème n’est plus seulement Charles Sapin
Le plus intéressant dans cette affaire est peut-être que Charles Sapin n’a même pas eu le temps de devenir véritablement le problème. Deux éditoriaux ont été diffusés.
Son temps d’antenne était infinitésimal à l’échelle d’une semaine de programmes. Sapin affirme qu’il représentait 0,025 % de l’antenne et reproche à Radio France d’avoir « rendu les armes » devant ses opposants.
On peut évidemment contester ses idées. On peut combattre les positions de Valeurs actuelles. On peut même considérer que France Inter avait fait un mauvais choix en le recrutant.
Mais précisément : à quoi sert le pluralisme si son principe consiste à faire entendre uniquement des opinions déjà jugées acceptables par ceux qui fabriquent l’antenne ?
C’est là que l’affaire devient beaucoup plus intéressante que le simple sort d’une chronique de deux minutes trente. La Société des journalistes et les syndicats ne cachent pas que Valeurs actuelles était au cœur de leur opposition. Lors de la mobilisation, les représentants des personnels accusaient le magazine de porter des idées d’extrême droite. France Inter, elle, avait précisément présenté l’arrivée de Sapin comme un moyen d’élargir la palette des sensibilités présentes à l’antenne.
Trois semaines après son arrivée, l’expérience est terminée.
Une radio « progressiste » ?
Cette polémique tombe d’autant plus mal que France Inter venait de passer plusieurs mois au centre des travaux de la commission d’enquête parlementaire sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public.
Son rapport, déposé le 27 avril 2026, avait pour rapporteur Charles Alloncle. Lors de l’audition de la direction de France Inter, le député avait notamment ressorti cette phrase prononcée par Adèle Van Reeth en 2024 : « Nous sommes une radio progressiste, et nous l’assumons. »
La directrice de France Inter avait contesté l’interprétation politique de ces mots. Elle expliquait que « progressiste » devait être entendu au sens culturel et sociétal, et non comme l’affirmation d’une ligne partisane. Elle assurait que France Inter devait au contraire « refléter la pluralité et la diversité des opinions ».
Soit. Mais c’est précisément pour cette raison que l’affaire Sapin est si explosive.
Cette fois, il ne s’agit plus d’interpréter une petite phrase. France Inter avait concrètement introduit à son antenne une personnalité issue d’un univers éditorial conservateur, en revendiquant explicitement le pluralisme. Une partie du personnel s’y est opposée, a fait grève, puis la chronique a disparu. Voilà les faits.
Des accusations de déséquilibre qui existaient déjà
La commission Alloncle avait précisément consacré une partie importante de ses auditions au soupçon de déséquilibre idéologique dans l’audiovisuel public.
Lors de l’audition de France Inter, Charles Alloncle avait cité des travaux de l’Institut Thomas More selon lesquels 66 % des chroniques analysées seraient orientées à gauche contre 6 % à droite. Il s’agissait d’une étude extérieure, dont la méthodologie et les classifications peuvent être contestées, et non d’une constatation de l’Arcom. Mais elle alimentait déjà le procès fait à la station.
Lors d’une autre audition, le rapporteur avait également affirmé que France Inter n’avait accordé que 13 % du temps de parole politique observé au RN et à l’UDR sur une période de 2025, alors que ces formations avaient obtenu environ un tiers des voix aux législatives précédentes. Là encore, comparer directement temps de parole et résultats électoraux ne correspond pas exactement aux règles de calcul de l’Arcom ; le chiffre était avancé par le rapporteur dans le cadre de son argumentation sur le pluralisme.
Ces éléments étaient contestés par les responsables de l’audiovisuel public. Mais après l’affaire Sapin, il sera plus difficile d’empêcher qu’ils soient remis sur la table.
Une France électorale beaucoup plus à droite que l’image donnée par ses détracteurs de France Inter
Il existe surtout un décalage politique qu’il est impossible d’ignorer. Lors du premier tour des dernières élections législatives nationales, en juin 2024, le Rassemblement national avait recueilli 29,26 % des suffrages exprimés. Les Républicains obtenaient 6,57 %, les candidats classés « Union de l’extrême droite » par le ministère de l’Intérieur 3,96 % et les divers droite 3,60 %. Additionnées, ce qui regroupe évidemment des familles politiques différentes, ces quatre nuances représentaient 43,39 % des suffrages exprimés, contre 28,06 % pour l’Union de la gauche.
Quelques semaines auparavant, aux européennes du 9 juin 2024, la liste de Jordan Bardella avait recueilli 31,37 %, celle des Républicains 7,25 % et celle soutenue par Éric Zemmour 5,47 %, soit là encore un peu plus de 44 % lorsqu’on additionne ces trois listes pourtant distinctes.
Cela ne signifie évidemment pas que 44 % des Français pensent la même chose. Cela signifie quelque chose de beaucoup plus simple : les électeurs de droite, de droite conservatrice ou de droite nationale constituent une part considérable du pays. Ils écoutent eux aussi France Inter. Ils financent eux aussi le service public. Et ils peuvent légitimement se demander pourquoi la présence pendant deux minutes trente, une fois par semaine, d’un journaliste identifié à un titre conservateur a provoqué une crise sociale de cette ampleur.
Le service public n’est pas un journal d’opinion
C’est là toute la différence entre France Inter et un média privé. Libération peut être de gauche. Valeurs actuelles peut être conservateur. L’Humanité peut être communiste. Un lecteur sait ce qu’il achète et personne ne demande à ces titres de reproduire à eux seuls toute la diversité idéologique française.
France Inter appartient à une autre catégorie. Elle est une composante de Radio France. Elle est financée très majoritairement par de l’argent public et se voit assigner des obligations particulières de pluralisme, d’indépendance et d’impartialité.
Elle n’a donc pas seulement à parler aux auditeurs qui partagent spontanément la culture politique ou intellectuelle dominante de ses rédactions. Elle doit pouvoir être la radio de ceux qui votent à gauche, au centre, à droite ou pour le Rassemblement national sans considérer la présence de l’un de ces courants comme une anomalie à corriger. Cela ne signifie pas offrir un blanc-seing à n’importe quel discours. Cela signifie accepter que le pluralisme puisse parfois déranger.
Le formidable cadeau fait aux critiques de France Inter
Au fond, la direction de France Inter pouvait prendre deux décisions cohérentes. Elle pouvait considérer dès le départ que Charles Sapin et Valeurs actuelles franchissaient une ligne incompatible avec son antenne et ne pas le recruter. Ou elle pouvait considérer, comme elle l’a effectivement fait, que le pluralisme justifiait sa présence et assumer ce choix malgré les protestations.
Elle a choisi une troisième voie. Elle l’a recruté au nom du pluralisme. Elle l’a défendu au nom du pluralisme. Sa présidente a publiquement théorisé ce choix au nom du pluralisme. Puis deux éditoriaux et deux jours de grève plus tard, son éditorial a disparu.
France Inter explique qu’elle proposait simplement un autre format. Charles Sapin parle, lui, d’une capitulation. Chacun choisira le mot qui lui paraît le plus juste.
Mais pour tous ceux qui accusent depuis des années France Inter d’être politiquement et culturellement beaucoup plus à l’aise avec la gauche qu’avec la droite, la séquence ressemble à une démonstration grandeur nature.
Le meilleur argument contre l’accusation d’une France Inter enfermée dans son propre entre-soi aurait été de faire vivre durablement le pluralisme qu’elle revendiquait.
Il aura tenu deux dimanches.

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