Ce vendredi ont lieu les obsèques de Dominique Frot. Au moment de rendre un dernier hommage à la comédienne, Entrevue a choisi de republier une interview qu’elle nous avait accordée en 2018. Un entretien qui prend aujourd’hui une résonance particulière tant la mort, la conscience de sa propre fin et la disparition des autres avaient occupé une place importante dans ses confidences. Dominique Frot en parlait sans détour. Lorsque nous lui demandions si la conscience de la mort était présente chez elle, sa réponse avait été immédiate : « Oui, je me réveille tous les matins en sachant qu’on va mourir. Je me demande quelle va être la hauteur de la journée par rapport à ça. » L’actrice refusait pourtant d’y voir quelque chose de morbide ou de déprimant. Au contraire. « La joie n’existe pas chez moi si je n’ai pas cette conscience », expliquait-elle, avant de préciser : « Pour moi, cette conscience est une hauteur plutôt qu’un gouffre. » À l’heure où sa famille, ses proches et ceux qui l’ont aimée lui disent adieu, ces paroles prennent une force particulière. En hommage à Dominique Frot, Entrevue republie ci-dessous l’intégralité de cette interview.
Jérôme Goulon : Vous êtes à l’affiche d’une pièce qui montre les absurdités du quotidien et la méchanceté de certaines personnes. Lequel des défauts vous détestez-vous le plus ?
Dominique Frot : Le pire personnage de la pièce, je crois, c’est la mère qui est prête à flinguer son fils. C’est de l’ordre du pervers narcissique, prêt à tout pour s’équilibrer soi-même. C’est dangereux, un être humain !
Vous avez été confronté à des pervers narcissiques ?
J’ai rencontré plusieurs personnes, dans ma vie, qui étaient comme ça. Je me dis même que la société est construite comme ça, qu’elle oblige chacun à être un minimum pervers narcissique.
La société actuelle ne vous plaît pas ?
La joie que j’avais en moi s’est confrontée à une lucidité croissante sur le monde. Si je regarde en face le monde, l’image même de la modernité, pour moi, c’est Auschwitz. Le jour où je suis lucide sur le rapport entre les gens, je vois Auschwitz, à une échelle plus petite, certes, mais je vois ce qui conduit à des horreurs. L’humain est mû par sa propre survie. On peut voir des petites choses dans la vie quotidienne qui, à grande échelle, pourraient montrer des choses monstrueuses. Celui qui s’est accroché dans son boulot en ayant envie de foutre son collègue en l’air pour être sûr de rester, c’est un mec qui, demain, si sa vie est en jeu, sera capable de tirer sur son voisin s’il a un fusil entre les mains…
« Si ma survie restait plus importante que quelque chose là, alors la vie ne m’intéresserait plus »
Vous pourriez tirer sur votre voisin ?
Tous les jours, je fais ce qu’il faut pour retrouver un endroit de moi où je ne pourrais pas faire ça. Si ma survie restait plus importante que quelque chose là, alors la vie ne m’intéresserait plus. J’ai connu un ami qui s’est retrouvé dans un train entre Auschwitz et Buchenwald. On lui avait distribué une portion de bouffe. Mais à un moment, lors d’une bousculade, il a donné sa portion à un instituteur. Dans le mouvement de foule, l’instituteur a disparu. Mais l’instituteur est revenu et lui a rendu sa portion de bouffe, au péril de sa vie. Donc c’est ma réponse à ce que vous dites. Il y a un endroit de l’être humain qui fait qu’il y a un regard sur la vie qui est supérieur à sa survie propre. J’essaye de le choper tous les jours, et pour moi, c’est l’endroit de l’acteur. Être actrice, pour moi, c’est bien autre chose qu’être connue et de faire une carrière… J’ai toujours dit, mon boulot, ce n’est pas un but, c’est un outil pour parvenir à cela.
J’imagine que dans ce milieu, ça vous est arrivé de croiser des personnes qui se fichent du sort des autres…
C’est vrai. Des petits mecs de la rue, pas connus, sont venus me chercher pour du théâtre, et j’étais juste contente. L’argent, je m’en foutais. Jusqu’à ce que je comprenne que les mecs, ils étaient là pour tracer leur route grâce à mon acquis. Aujourd’hui, ils gagnent tous 15 bâtons par mois. Tu leur apportes du succès, et pas un merci…
La série Soda, dans laquelle vous avez joué le rôle de la «dirlo», vous a rendue très populaire chez les jeunes. C’était une surprise pour vous ?
Oui ! Et j’ai adoré. Ça a été une découverte. Il faut que je vous raconte la première fois où je me suis aperçue que les jeunes me regardaient. Avant, même quand on me reconnaissait dans la rue, ça ne me faisait rien. Mais là, c’était différent. J’ai vu des mômes me courir après et m’attendre en bas de chez moi avec leur portable.
Carrément ?
Oui, et ça a donné lieu à des gags. Un matin, ils m’ont couru après aux Buttes-Chaumont. Je faisais mon jogging, et des jeunes m’ont suivi en criant «Soda !». Je faisais semblant de ne pas entendre. Et ils continuaient de crier «C’est vous ?», à 8h30 du matin, en allant en cours. J’avais un casque sur les oreilles, et les jeunes répétaient «C’est vous la directrice de Soda? C’est vous ?», et je continuais de courir. Du coup, les jeunes couraient à côté de moi. Il y avait une bande de mômes.
Et vous avez finalement décidé de leur parler ?
À un moment, j’ai enlevé mon casque et j’ai dit : « Qu’est-ce qu’il y a?». Et un jeune m’a demandé: « C’est vous ? »
Et vous avez répondu quoi ?
J’ai répondu: «Comment ça, c’est moi ? Oui, c’est moi, pourquoi, toi, c’est pas toi ? » Et il m’a regardé, un peu ébahi. Il m’a dit: « Soda? ». Je lui ai rétorqué que j’étais en train de courir avec du Beethoven dans les oreilles. Et j’ai ajouté : « Attends, tu veux que j’appelle les flics ou le toubib ? Regarde l’heure qu’il est, il faut que tu ailles en cours ! »
Comment il l’a pris ?
Là-dessus, plein de mômes ont amené leurs copains. Ils répétaient de nouveau : « C’est vous ? », et je leur ai dit: « Putain, vous êtes tous des malades! » Et ils disaient un par un : « C’est vous ! ». Du coup, à chaque fois qu’ils me disaient ça, je leur répondais que c’était nul, et ainsi de suite. Ça avait l’air de les exciter complètement que je leur dise que c’était nul, donc ils continuaient à crier. Au bout d’un moment, je leur ai dit: « Vous en avez pas marre ? Moi, je me casse, j’ai autre chose à faire! » Et ils ont recommencé ! J’ai fini par leur dire: « Et merde, allez vous faire foutre ! », et je suis partie en courant !
Ça a été une bonne expérience pour vous ?
Au moins, j’ai eu un rapport avec eux ! C’était toujours doux, même s’il y a eu quelques hystériques. Aujourd’hui, ils ont grandi, et quand je les revois, ils viennent à moi pour me parler d’eux et de ce qu’ils deviennent…
« De mon travail, j’ai fait une espèce de permanence de retour à ce que j’ai laissé tombé étant enfant pour devenir un adulte »
Aujourd’hui, certains pensent que le système éducatif n’est pas assez sévère. Votre avis ?
C’est une grande question. Je me rappelle de l’école, en maternelle, il y avait la queue pour la fessée… À un moment, on m’a confié la direction d’une classe d’art dramatique au conservatoire du 16ème arrondissement à Paris, et j’ai toujours eu un rapport génial avec les jeunes gens. J’ai un truc avec les mômes. Je n’ai pas fait de crise d’adolescence, mais ma vie est une crise d’adolescence permanente. De mon travail, j’ai fait une espèce de permanence de retour à ce que j’ai laissé tombé étant enfant pour devenir un adulte. Donc j’ai une connexion avec les mômes.
Que pensez-vous de la polémique autour de ce conducteur de bus qui a giflé un adolescent qui avait traversé sans regarder, et qui a insulté le conducteur ?
Le gamin ne s’est sans doute pas rendu compte de ce qu’il a failli subir, et le conducteur de bus a dû ressentir un effroi terrible et une injustice du gamin qui l’insulte. Ça me rappelle une histoire que j’ai vécue. Je revenais de Strasbourg, j’avais 23 ans. J’avais appris la mort d’un ami. J’avais fait un petit voyage pour digérer la mort de cet ami qui est rentré bourré, est monté par les balcons et est tombé. J’ai donc eu un accident de voiture avec ma 504 contre un corbillard. J’ai signé le constat sur un cercueil. Je ne réagissais pas. J’ai repris la route, je me suis endormie au volant, et je me suis retrouvée face à un camion. C’était à deux doigts. L’effroi était tellement grand, ça m’a parcouru des pieds à la tête, comme une vague. Et donc le conducteur du bus a dû ressentir cet effroi, tandis que l’adolescent lui, n’a pas vécu l’effroi, et ça a donné cette situation.
Vous êtes encore en contact avec Kev Adams. Que pensez-vous de son succès ?
Oui, toujours. Il a cette chose vraiment incroyable quand on joue avec lui. Kev Adams ne change pas. Sa carrière a décollé mais il reste un être humain.
Quand on vous demande pourquoi vous êtes devenue actrice, vous dites que ce n’était pas un choix mais une fuite. Pourquoi ?
Je fuyais ! Petite, quand je me mettais au piano, mes parents me disaient: « Tu vas aller au conservatoire !» Et l’idée d’être enfermée avec des gens qui font la même chose que moi, quelle angoisse ! J’en pleurais. Donc j’allais me mettre à faire des maths. Jour et nuit, je faisais des maths. J’en perdais la conscience de la mort. J’avais l’impression d’être un clone.
« Je me réveille tous les matins en sachant qu’on va mourir »
La conscience de la mort, c’est quelque chose de présent chez vous ?
Oui, je me réveille tous les matins en sachant qu’on va mourir. Je me demande quelle va être la hauteur de la journée par rapport à ça.
Ce n’est pas déprimant ?
Non ! La joie n’existe pas chez moi si je n’ai pas cette conscience. Mais je ne me dis pas «On va mourir un jour», vous comprenez ? Pour moi, cette conscience est une hauteur plutôt qu’un gouffre. Les gens que j’ai aimés dans la vie, jusqu’au bout, ils étaient dans la déconnade! Plus les gens vivent en voulant que leur mort soit fondamentale, plus ce sont des gens terribles. Ce sont des inhumains, ceux-là. Ces gens qui nous emmerdent parce qu’ils vont mourir dans 40 ans, alors qu’autour d’eux il y a des gens qui meurent tous les jours en Irak, en Syrie, sans parler des migrants qui se noient…
Si vous pouviez ressusciter un acteur et jouer avec lui, ce serait qui ?
J’ai tout de suite deux noms qui me viennent en tête: Coluche et Dominique Laffin, qui a joué La femme qui pleure de Jacques Doillon. Elle est morte à 33 ans, en 1985. Quand elle a trouvé la paix dans la vie, elle a eu une attaque cardiaque. J’avais tourné un film avec elle qui n’a jamais été diffusé.
Vous décrivez votre métier comme «un outil». Vous pourriez vous arrêter ?
Non, j’en ai besoin encore, et j’ai de jolis projets…