Pour surveiller les réseaux sociaux et capter les signaux faibles de l’opinion publique, le gouvernement français a choisi de confier cette mission stratégique à une société étrangère. Le Service d’information du gouvernement (SIG), rattaché à Matignon, a attribué son marché à la société canadienne Hootsuite, via sa solution Talkwalker, propriété de fonds américains. Cette décision suscite une vive inquiétude chez les agents de l’État, qui utilisaient jusqu’à présent l’outil de la société française Visibrain, écartée du nouvel appel d’offres.
Une perte de souveraineté numérique dénoncée
Pour de nombreux fonctionnaires, ce changement de prestataire soulève des enjeux de souveraineté majeurs. Les ministères, notamment ceux de la Défense ou des Affaires étrangères, s’appuyaient sur ces outils pour suivre les discussions publiques en ligne et anticiper les tensions sociales ou les campagnes de désinformation. Certains rappellent que ces veilles peuvent aussi porter sur des projets de loi à venir ou sur des sujets sensibles liés à la sécurité intérieure. Le risque, selon plusieurs experts, est que les données collectées, bien que publiquement accessibles, soient centralisées et potentiellement exploitables par des acteurs étrangers. Hootsuite héberge ses données sur les serveurs d’Amazon, soumis au Cloud Act américain, qui oblige les entreprises à transmettre les informations au gouvernement des États-Unis si celui-ci en fait la demande. « Cela donne aux États-Unis une vue détaillée sur les préoccupations et les vulnérabilités de l’État français », s’inquiète Guillaume Sylvestre, enseignant en cyber-influence à l’École nationale supérieure de police.
Des choix techniques et budgétaires critiqués
Les critiques ne s’arrêtent pas aux enjeux géopolitiques. Sur le plan technique, la capacité réelle de l’entreprise étrangère à répondre aux besoins formulés dans l’appel d’offres est également remise en cause. Par exemple, la surveillance de TikTok faisait partie des prérequis, or la solution retenue ne permet pas encore une veille efficace sur cette plateforme. Par ailleurs, le tarif proposé par Hootsuite, inférieur de 75 % au budget prévu, a alimenté les soupçons sur un choix avant tout budgétaire. En comparaison, Visibrain avait proposé un tarif 30 % inférieur. « On a l’impression que l’État a sacrifié l’efficacité et la sécurité sur l’autel de l’économie », regrette un agent d’un ministère. Le SIG, de son côté, défend une application stricte du Code de la commande publique, qui interdit toute discrimination fondée sur la nationalité. Les données traitées seraient, selon lui, peu sensibles, car déjà publiées sur les réseaux et exploitées selon des requêtes précises. Une position loin de rassurer les nombreux acteurs de l’appareil d’État, qui s’inquiètent de ce précédent en matière de cybersurveillance nationale.
