Counselor, Nouveau-Mexique — À quelques kilomètres de son domicile, en passant devant des pipelines, des puits de gaz et des réservoirs d’eau, Billton Werito ramène son fils Amari à la maison. Ce mardi-là, le garçon de 11 ans aurait dû être en classe à l’école primaire de Lybrook. Mais une nausée persistante et un mal de tête l’ont obligé à rester chez lui. « Ça arrive souvent », confie Amari, depuis la banquette arrière. Il attribue ses symptômes à l’odeur de « gaz pourri avec du propane » qui s’échappe des puits voisins et envahit régulièrement son école.
Amari n’est pas le seul à manquer les cours. Son petit frère, encore plus sensible, vomit souvent et refuse de manger. Pour leur père, la cause ne fait aucun doute : l’air chargé de polluants qui entoure l’établissement scolaire, situé en plein cœur du bassin de San Juan, l’un des deux grands centres d’extraction pétrolière et gazière du Nouveau-Mexique avec le bassin permien au sud de l’État.
Ces zones d’exploitation ont rapporté d’importants bénéfices : remplacement des centrales à charbon, amélioration globale de la qualité de l’air, création d’emplois dans des régions économiquement fragiles, et plus de 1,7 milliard de dollars pour le financement de l’éducation publique au Nouveau-Mexique en 2024. Mais à quel prix pour les enfants ? Une analyse de l’Associated Press a révélé la présence de 694 puits de pétrole ou de gaz — nouveaux ou actifs — dans un rayon d’un mile (1,6 km) autour d’une école de l’État, affectant potentiellement 29 500 élèves répartis dans 74 établissements.
À l’école de Lybrook, où Amari est scolarisé, les résultats sont alarmants : moins de 6 % des élèves sont jugés compétents en mathématiques, et à peine 20 % atteignent les standards en sciences et lecture. Si la pauvreté — deux tiers des écoles proches d’un puits sont classées à faibles revenus — joue un rôle, les chercheurs estiment que la pollution de l’air a un effet direct sur les performances scolaires, même après avoir pris en compte les facteurs socio-économiques.
Une étude menée en 2024 à Lybrook a détecté des niveaux de benzène — un sous-produit cancérigène de la production de gaz naturel — presque deux fois supérieurs aux seuils associés à des effets chroniques ou aigus sur la santé. Des habitants évoquent des symptômes généralisés : saignements de nez, maux de tête, essoufflement, nausées. Un rapport de 2021 confirmait déjà cette exposition massive, pointant notamment la présence d’hydrogène sulfuré, un gaz à l’odeur caractéristique d’œuf pourri.
« Les enfants et petits-enfants ont droit à une terre sûre », plaide Daniel Tso, leader communautaire navajo, en désignant un puits à proximité de l’école. « Vous sentez ça ? Des gens venus de New York ont eu mal à la tête après cinq minutes. Les enfants, eux, respirent ça six heures par jour. »
Dans le sud-est de l’État, la situation est tout aussi préoccupante. Une étude menée en 2023 dans la ville de Loving a révélé des niveaux d’ozone supérieurs à ceux du centre de Los Angeles, dus aux émissions des installations gazières. Là aussi, les écoles sont implantées à proximité immédiate des puits.
Pourtant, la population locale reste divisée. L’industrie pétrolière et gazière emploie des milliers de personnes, finance les infrastructures scolaires et injecte des millions dans les budgets municipaux. « Vous êtes prêts à renoncer à tout ça parce que certains disent que l’air n’est pas propre ? » interroge Lee White, surintendant du district scolaire de Loving. « L’air est aussi bon ici qu’ailleurs. »
Les représentants de l’industrie minimisent les résultats des études, évoquant d’autres sources de pollution comme la circulation automobile. De leur côté, les autorités de l’État ont pris quelques mesures : en 2023, la commissaire aux terres publiques a interdit tout nouveau bail de forage sur les terres publiques situées à moins d’un mile d’une école. Mais la surveillance de la qualité de l’air reste limitée : le Nouveau-Mexique ne dispose que de 20 stations de mesure permanentes, principalement hors des zones de production.
Les recherches se poursuivent, mais les témoignages des familles — comme celle d’Amari — donnent un visage humain aux statistiques. Derrière le boom énergétique du Nouveau-Mexique, des milliers d’enfants respirent un air qui pourrait compromettre leur santé et leur avenir.








