CULTURE Cinéma

« L’Affaire Marie-Claire » : le procès de Bobigny, ce combat décisif pour le droit à l’avortement

« L’Affaire Marie-Claire » : le procès de Bobigny, ce combat décisif pour le droit à l’avortement
« L’Affaire Marie-Claire » : le procès de Bobigny, ce combat décisif pour le droit à l’avortement

À l’automne 1972, une adolescente de 16 ans comparaît devant le tribunal pour enfants de Bobigny. Marie-Claire Chevalier a avorté après un viol. Sa mère, Michèle, employée de la RATP, et trois autres femmes qui l’ont aidée risquent la prison. Ce qui aurait pu rester un procès ordinaire, silencieux et répressif, devient un tournant historique. Sous la défense de l’avocate Gisèle Halimi, l’affaire se transforme en réquisitoire public contre la loi de 1920 qui criminalisait l’avortement. Trois ans plus tard, la loi Veil dépénalise l’interruption volontaire de grossesse en France.

Aujourd’hui, alors que ce droit est remis en cause ou restreint dans de nombreux pays, un film, L’Affaire Marie-Claire, de Lauriane Escaffre et Yvo Muller (sortie le 4 novembre 2026), revient sur ce moment fondateur. Avec Charlotte Gainsbourg dans le rôle de Gisèle Halimi, Cécile de France en Michèle Chevalier et Saül Benchetrit en Marie-Claire, il redonne corps à un combat qui n’a rien perdu de son actualité.

Une adolescente, un viol, une loi d’un autre temps

À l’automne 1971, Marie-Claire Chevalier, 16 ans, est violée par un camarade de lycée. Elle tombe enceinte. Elle refuse de porter l’enfant d’un violeur. Sa mère, Michèle, qui élève seule ses trois filles avec un salaire modeste, l’aide à trouver une solution. Un avortement clandestin est pratiqué. La jeune fille fait une hémorragie, est hospitalisée, puis rentre chez elle.

C’est le violeur lui-même, arrêté pour une autre affaire, qui la dénonce pour tenter d’échapper à la justice. Marie-Claire est inculpée pour avortement illégal. Sa mère et trois autres femmes (deux collègues de la RATP et celle qui a pratiqué l’intervention) sont poursuivies pour complicité ou pratique de l’avortement. À l’époque, la loi de 1920 et l’article 317 du code pénal font de l’avortement un délit passible de prison. Les femmes aisées partent à l’étranger ou passent par des cliniques discrètes. Les autres risquent leur vie et leur liberté.

Gisèle Halimi, déjà connue pour sa défense de Djamila Boupacha et co-fondatrice avec Simone de Beauvoir de l’association Choisir la cause des femmes, accepte de les défendre. Elle refuse la stratégie classique du « plaider coupable pour obtenir l’indulgence ». Elle transforme le prétoire en tribune politique : ce n’est plus Marie-Claire qui est jugée, c’est la loi elle-même.

Deux procès, une stratégie audacieuse

Le 11 octobre 1972, Marie-Claire comparaît seule, à huis clos, devant le tribunal pour enfants. Elle est relaxée. Le tribunal retient qu’elle a subi des « contraintes d’ordre moral, social, familial auxquelles elle n’avait pu résister ». C’est une première.

Le 8 novembre, c’est au tour des majeures. Gisèle Halimi et Monique Antoine font défiler des témoins de poids : médecins, intellectuels, personnalités. Le professeur Paul Milliez, catholique pratiquant et grand résistant, déclare qu’il ne voit pas pourquoi les catholiques imposeraient leur morale à l’ensemble des Français. Des féministes manifestent devant le tribunal. L’affaire fait la une de la presse. On parle désormais de « l’affaire Marie-Claire ».

Le 22 novembre, le verdict tombe : peines légères avec sursis pour Michèle Chevalier et pour celle qui a pratiqué l’avortement ; relaxe pour les deux autres. La loi de 1920 apparaît caduque. Gisèle Halimi peut dire : « Nous avons fait le procès de l’interdiction de l’avortement. »

De Bobigny à la loi Veil… et au-delà

Ce procès n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un mouvement plus large : le Manifeste des 343 (1971), les actions du MLF et du MLAC, la mobilisation de personnalités. En janvier 1975, sous l’impulsion de Simone Veil, l’IVG est dépénalisée et encadrée. La France entre dans une nouvelle ère.

Marie-Claire Chevalier, décédée en 2022, a longtemps gardé une relative discrétion. Elle a dit un jour que la loi Veil était « un peu » la sienne. Gisèle Halimi, morte en 2020, a toujours rappelé que le combat n’était pas « pour l’avortement », mais « pour que les femmes soient libres de choisir leur maternité ».

Pourquoi ce film, pourquoi maintenant ?

Les réalisateurs ont commencé à écrire le scénario avant l’annulation de Roe v. Wade aux États-Unis en 2022. Ils ont rapidement constaté que le sujet n’avait rien perdu de son urgence. Dans plusieurs pays, le droit à l’avortement est menacé, restreint ou purement et simplement supprimé. En France même, où ce droit a été constitutionnalisé en 2024, le film rappelle que les conquêtes ne sont jamais définitives.

L’Affaire Marie-Claire n’est pas un simple film historique. C’est un récit de courage ordinaire : celui d’une adolescente, d’une mère, de femmes modestes et d’une avocate qui ont refusé de baisser la tête. Un David contre Goliath judiciaire, politique et moral. Un rappel que le droit de disposer de son corps n’a jamais été donné : il a été arraché. À l’heure où, dans de nombreux pays, ce droit vacille, le procès de Bobigny et le film qui le raconte ne sont pas seulement un regard sur le passé. Ils sont un miroir tendu au présent.

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