Plus de quatre-vingts ans après sa sortie, « La Splendeur des Amberson » reste l’un des grands films mutilés de l’histoire du cinéma. En 1942, RKO raccourcit considérablement le deuxième long métrage d’Orson Welles après des projections tests difficiles : environ 43 minutes disparaissent, tandis qu’une nouvelle fin, plus optimiste, est tournée sans lui. Les bobines retranchées seront ensuite détruites. Le producteur Edward Saatchi et son studio Fable tentent aujourd’hui de recréer ces séquences perdues grâce à l’intelligence artificielle, en s’appuyant sur les scénarios, photographies, documents de production et éléments conservés du montage original.
Le projet ne consiste pas simplement à améliorer ou réparer des images existantes. Des comédiens rejouent certaines scènes avant que des outils d’IA ne leur donnent l’apparence et, dans certains cas, la voix des acteurs de 1942. L’équipe travaille également avec le cinéaste Brian Rose, qui avait entrepris depuis plusieurs années une reconstruction fondée sur les documents survivants. Le problème est précisément là : lorsqu’aucune image originale ne subsiste, l’algorithme ne « restaure » pas au sens traditionnel du terme. Il produit une nouvelle image à partir d’indices historiques. Saatchi présente d’ailleurs l’entreprise comme un projet académique et non commercial, notamment parce qu’il ne détient pas les droits nécessaires pour distribuer une nouvelle version du film.
Restaurer ce qui manque ou fabriquer ce que Welles aurait pu tourner ?
La documentation disponible permet néanmoins d’approcher assez précisément certaines scènes disparues. Une continuité de montage datée de mars 1942 décrit une version d’environ 131 minutes, tandis que des photographies de plateau, quelques photogrammes et les scénarios permettent de reconstituer la composition de plusieurs séquences. La fin originale voulue par Welles, très différente de celle sortie en salles, est elle aussi connue grâce aux documents de production et à ses témoignages ultérieurs. Mais connaître le dialogue, le décor ou la position approximative d’un acteur ne permet pas de retrouver un mouvement de caméra, une expression ou un rythme de montage disparu. C’est à cet endroit que la reconstitution devient nécessairement interprétation.
La frontière est donc importante pour l’histoire du cinéma. Une restauration classique cherche à revenir au plus près d’un élément réellement créé par l’auteur, à partir de négatifs, copies ou bandes sonores existantes. Ici, l’IA fabrique une représentation plausible d’images détruites. Le résultat peut aider le spectateur à comprendre ce que Welles cherchait à accomplir, mais il ne peut raisonnablement être présenté comme les images retrouvées du réalisateur. La distinction entre « version restaurée » et « reconstruction hypothétique » devient essentielle pour ne pas attribuer à Welles des choix visuels effectués plus de huit décennies après sa mort.
Une expérimentation déjà contestée par la succession Welles
L’utilisation de l’IA soulève enfin une question d’autorité artistique. Edward Saatchi avait lancé le projet sans avoir obtenu l’accord préalable de Warner Bros., détenteur d’une grande partie du catalogue de RKO, ni celui de la succession d’Orson Welles. La famille du cinéaste avait regretté de ne pas avoir été consultée, tandis que Saatchi a lui-même reconnu cette erreur. Cette controverse ne signifie pas que toute reconstitution soit impossible : des historiens avaient déjà tenté de restituer le film avec des photographies, du texte ou de l’animation. L’IA change cependant d’échelle puisqu’elle peut donner l’illusion visuelle d’une véritable scène tournée en 1942.
Le projet autour de « La Splendeur des Amberson » pose ainsi une question qui dépassera largement Orson Welles. L’intelligence artificielle peut devenir un outil précieux pour visualiser des œuvres perdues, à condition de ne pas effacer la différence entre document historique et création contemporaine. Dans le cas des « Amberson », elle ne peut pas rendre au cinéma les 43 minutes détruites par RKO. Elle peut seulement proposer, à partir des traces laissées par Welles, une hypothèse visuelle de ce qu’elles auraient pu être.

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