CULTURE Cinéma

« Minotaure » : Andreï Zviaguintsev dénonce la Russie de Poutine à travers un couple en pleine destruction

« Minotaure » : Andreï Zviaguintsev dénonce la Russie de Poutine à travers un couple en pleine destruction
« Minotaure » : Andreï Zviaguintsev dénonce la Russie de Poutine à travers un couple en pleine destruction

Neuf ans après « Faute d’amour », Andreï Zviaguintsev signe son grand retour au cinéma avec « Minotaure », un drame psychologique dont la sortie française est prévue le mercredi 14 octobre 2026. Récompensé par le Grand Prix du Festival de Cannes en mai dernier, le nouveau long métrage du cinéaste russe explore les conséquences de la guerre en Ukraine sur une société progressivement privée de ses repères. À travers l’histoire d’un chef d’entreprise confronté à l’infidélité de son épouse, le réalisateur construit un portrait inquiétant de la Russie contemporaine, où les rapports de domination s’exercent aussi bien dans l’intimité familiale qu’au sein des institutions. Produit notamment par des sociétés françaises, allemandes et lettones, le film a également été choisi pour représenter la France dans la course à l’Oscar du meilleur film international en 2027.

L’intrigue se déroule en 2022, quelques mois après le début de l’invasion russe de l’Ukraine. Gleb, incarné par Dmitri Mazourov, dirige une entreprise prospère dans une ville de province. Il vit confortablement avec son épouse Galina, interprétée par Iris Lebedeva, et leur fils adolescent Serioja, joué par Boris Koudrine. Mais cette existence apparemment stable commence à se fissurer lorsque la mobilisation militaire bouleverse le quotidien du pays. Le maire demande aux dirigeants d’entreprises de participer à la désignation des employés susceptibles d’être envoyés au front. Gleb se retrouve ainsi investi d’un pouvoir considérable sur le destin de ses salariés, alors que son entreprise doit déjà affronter des difficultés économiques et organisationnelles. Parallèlement, la découverte de l’infidélité de sa femme provoque une crise conjugale dont les conséquences deviennent rapidement incontrôlables.

Une adaptation de Claude Chabrol transposée dans la Russie en guerre

Pour construire « Minotaure », Andreï Zviaguintsev s’est inspiré de « La Femme infidèle », le film réalisé par Claude Chabrol en 1969. Dans cette œuvre, un homme découvre que son épouse entretient une relation extraconjugale et se laisse progressivement entraîner dans une spirale de violence. Le réalisateur russe reprend cette mécanique dramatique, mais la déplace dans un environnement profondément différent. La bourgeoisie française de la fin des années 1960 laisse place à une Russie contemporaine marquée par la guerre, la mobilisation et l’incertitude. Cette transposition donne une nouvelle portée au récit : les décisions prises par Gleb dans sa vie privée se retrouvent étroitement liées à celles qu’il exerce dans sa position de chef d’entreprise.

L’idée de cette adaptation remonte à plusieurs années. Andreï Zviaguintsev avait commencé à réfléchir à une nouvelle version du film de Chabrol dès 2017 ou 2018, bien avant l’invasion de l’Ukraine. Les événements de 2022 ont profondément transformé la signification de son projet. La mobilisation militaire, les départs de nombreux citoyens russes et les bouleversements politiques lui ont offert un contexte dans lequel inscrire les thèmes de la culpabilité, du mensonge et de la responsabilité individuelle. Le personnage de Gleb devient ainsi représentatif d’un homme qui cherche avant tout à préserver son confort et son statut social, quitte à utiliser les circonstances politiques pour servir ses intérêts personnels. Le réalisateur établit un parallèle entre la brutalité des relations privées et celle d’un système politique où les règles peuvent être modifiées au profit de ceux qui détiennent le pouvoir.

Un portrait sombre d’une société dominée par la peur

Le titre « Minotaure » renvoie directement à la figure mythologique du monstre enfermé dans un labyrinthe. Dans le film, cette image prend une dimension symbolique : Gleb se retrouve prisonnier de ses contradictions, de ses pulsions et des conséquences de ses décisions. Mais le monstre ne se limite pas à un personnage. Il évoque également une société dans laquelle les comportements violents deviennent possibles parce que les institutions, les principes moraux et les mécanismes de contrôle sont fragilisés. La guerre agit comme un révélateur de cette décomposition. Elle transforme les rapports entre citoyens, renforce les hiérarchies et place les individus devant des choix dont les conséquences peuvent être irréversibles.

Cette vision rejoint les préoccupations déjà présentes dans les précédents films du réalisateur. Dans « Leviathan », sorti en 2014, Andreï Zviaguintsev racontait l’affrontement entre un homme ordinaire et un système politique corrompu. Avec « Faute d’amour », récompensé par le prix du jury à Cannes en 2017, il observait la disparition d’un enfant pour interroger l’indifférence et la désagrégation des liens familiaux. « Minotaure » prolonge ces réflexions en confrontant directement l’intimité des personnages à la violence politique. La mise en scène privilégie les silences, les tensions et les compositions visuelles rigoureuses. Les espaces domestiques, pourtant confortables, deviennent progressivement étouffants, tandis que les paysages extérieurs reflètent l’incertitude d’un pays engagé dans une guerre dont les conséquences se font sentir jusque dans les familles.

Un cinéaste russe en exil qui représentera la France aux Oscars

Le retour d’Andreï Zviaguintsev au cinéma possède également une dimension personnelle. Après la sortie de « Faute d’amour », le réalisateur a traversé une grave crise de santé liée au Covid-19. Hospitalisé pendant plusieurs mois, il a notamment été plongé dans le coma avant d’entamer une longue période de rééducation. L’invasion de l’Ukraine en février 2022 l’a ensuite conduit à prendre ses distances avec son pays. Opposé à la guerre menée par Vladimir Poutine, il a choisi de s’installer en France. Son parcours explique en partie le caractère international de « Minotaure », coproduction franco-germano-lettone tournée en dehors de la Russie. Le cinéaste poursuit ainsi son travail sur la société russe tout en vivant désormais loin de son pays d’origine.

Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2026, « Minotaure » a reçu le Grand Prix, deuxième récompense du palmarès après la Palme d’or. Le film a ensuite été sélectionné en septembre par la commission française chargée de proposer une œuvre pour l’Oscar du meilleur film international. Cette désignation ne garantit pas sa présence parmi les finalistes, mais elle lui offre une visibilité supplémentaire sur la scène internationale. Produit notamment par Charles Gillibert et Nathanaël Karmitz, et distribué en France par Les Films du Losange, ce long métrage d’environ deux heures vingt confirme la place singulière d’Andreï Zviaguintsev dans le cinéma contemporain. Derrière un récit d’adultère et de crise familiale, le réalisateur développe une réflexion sur le pouvoir, la responsabilité et la facilité avec laquelle la violence peut s’installer lorsque les individus renoncent à leurs principes. Avec « Minotaure », il propose un portrait de la Russie de Poutine qui dépasse les seules frontières de son pays pour interroger les dérives possibles de toute société confrontée à l’effondrement de ses règles communes.

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