Après l’annulation de la procédure en diffamation engagée contre elle par une doctorante de l’Université de Strasbourg, Florence Bergeaud-Blackler ouvre un nouveau front. Son avocate, Me Carine Chaix, vient de saisir le procureur financier afin qu’il examine les conditions dans lesquelles l’établissement universitaire a financé les frais d’avocat de la plaignante. Une affaire qui dépasse désormais l’opposition entre la spécialiste du frérisme au CNRS et la doctorante de l’Université de Strasbourg et pose directement la question de l’utilisation de fonds publics dans une procédure visant une spécialiste de l’islamisme.
L’affaire Florence Bergeaud-Blackler connaît un nouveau rebondissement. Trois mois après l’annulation de la procédure en diffamation qui visait l’anthropologue française, son avocate saisit désormais le procureur financier de la Chambre régionale des comptes Grand Est. Dans son signalement daté du 18 septembre, Me Carine Chaix demande à la juridiction financière d’examiner ce qu’elle considère comme une dépense irrégulière de l’Université de Strasbourg. Une copie du signalement a également été adressée au ministre de l’Enseignement supérieur et au procureur de la République.
Une procédure en diffamation annulée en juin
À l’origine de l’affaire se trouve un message publié sur X en mars 2025 par Florence Bergeaud-Blackler. Chercheuse au CNRS et spécialiste des Frères musulmans, elle y évoquait Iman El Feki, doctorante contractuelle en sociologie à Strasbourg travaillant notamment sur la prévention de la radicalité. Bergeaud-Blackler inscrivait son cas dans sa réflexion plus générale sur ce qu’elle décrit comme la progression de l’idéologie frériste dans certains secteurs universitaires.
Iman El Feki avait engagé une procédure en diffamation. Mais en juin dernier, le tribunal judiciaire de Strasbourg a annulé les poursuites pour un motif procédural. Il faut être précis sur ce point : la justice n’a donc pas tranché au fond la controverse opposant la spécialiste du frérisme au CNRS et la doctorante de l’Université de Strasbourg. Cette issue mettait néanmoins fin à cette procédure visant Florence Bergeaud-Blackler.
L’Université avait financé les frais d’avocat
C’est cependant ce que Florence Bergeaud-Blackler affirme avoir découvert à l’occasion de cette procédure qui provoque aujourd’hui un nouveau contentieux : l’Université de Strasbourg avait pris en charge les frais d’avocat d’Iman El Feki.
Le signalement de Me Carine Chaix conteste désormais directement la base juridique de cette dépense. Selon l’avocate, un courrier du 22 mai 2025 montrerait que la présidente de l’Université de Strasbourg, Frédérique Berrod, avait elle-même indiqué à Iman El Feki que celle-ci ne pouvait bénéficier de la protection fonctionnelle prévue par le Code général de la fonction publique, faute de disposer du statut requis. L’établissement aurait néanmoins décidé de prendre en charge ses frais d’avocat.
L’avocate de Florence Bergeaud-Blackler conteste la légalité de la dépense
C’est désormais le cœur de l’affaire. Me Carine Chaix estime que, hors du régime de protection fonctionnelle, le financement d’un procès pénal engagé par une doctorante contre une chercheuse du CNRS ne relèverait pas des missions de l’Université.
Son signalement invoque notamment le principe de spécialité applicable aux établissements publics et demande au procureur financier d’examiner si cette dépense pourrait engager la responsabilité de l’ordonnateur et du comptable. Il s’agit, à ce stade, de l’argumentation juridique de l’avocate de Florence Bergeaud-Blackler : le signalement constitue une demande d’examen et non une décision établissant définitivement une irrégularité.
Mais politiquement et institutionnellement, la question est embarrassante : pourquoi une université publique a-t-elle utilisé ses ressources pour financer les frais d’avocat d’une partie dans une procédure engagée contre une chercheuse extérieure à l’établissement, alors même que la protection fonctionnelle n’était, selon le courrier cité par l’avocate, pas applicable ?
Florence Bergeaud-Blackler replace l’affaire dans le débat sur le frérisme
Pour Florence Bergeaud-Blackler, l’affaire ne peut être séparée du sujet sur lequel portent ses travaux depuis plusieurs années : l’influence des réseaux liés à l’islamisme et au frérisme dans les institutions européennes.
Dans son message initial, la chercheuse ne se contentait pas d’évoquer le parcours d’Iman El Feki. Elle développait une critique plus générale de ce qu’elle considère comme une progression de l’idéologie frériste dans certains secteurs de l’université et des études consacrées à l’islam. C’est précisément cette thèse qu’elle développe dans son ouvrage Le Frérisme et ses réseaux, publié en 2023.
Le signalement de son avocate rappelle également qu’Iman El Feki est intervenue en 2024 dans des événements liés au Collectif contre l’islamophobie en Europe (CCIE) et aux Étudiants musulmans de France (EMF). Me Chaix rapproche ces éléments du rapport gouvernemental de 2025 sur les Frères musulmans et l’islamisme politique en France. Le document précise toutefois qu’Iman El Feki n’est pas, sur ce fondement, directement mise en cause comme appartenant à ces organisations ou à la mouvance frériste.
La liberté académique au cœur de l’affaire
Le signalement replace enfin le dossier dans une controverse plus générale sur la liberté académique. Un rapport d’enquête parlementaire de décembre 2025 avait consacré une partie aux stratégies d’influence dans le milieu universitaire et rapporté les propos du ministre de l’Enseignement supérieur sur les fortes pressions politiques et médiatiques auxquelles peuvent être confrontés les chercheurs travaillant sur l’islamisme. Le rapport faisait également état de divergences entre universitaires sur la réalité et l’ampleur de ces phénomènes.
C’est sur ce terrain que Florence Bergeaud-Blackler entend désormais placer le débat. Après avoir été poursuivie pour ses propos, elle interroge aujourd’hui le rôle joué par l’institution universitaire elle-même dans cette procédure. Pour sa défense, le paradoxe est évident : une chercheuse travaillant précisément sur les phénomènes d’influence et d’entrisme qu’elle dit observer dans le monde universitaire s’est retrouvée poursuivie dans une procédure dont les frais d’avocat de la partie adverse ont été pris en charge par une université publique.
Après l’annulation des poursuites, la question des fonds publics
Le rapport de force a donc changé. En juin, Florence Bergeaud-Blackler était encore celle qui devait répondre devant le tribunal à une accusation de diffamation. La procédure a finalement été annulée sans examen au fond. Trois mois plus tard, ce sont les conditions du financement de cette procédure qui sont soumises à l’attention du procureur financier.
Il lui appartiendra désormais de déterminer quelles suites donner au signalement et si les arguments juridiques avancés par Me Carine Chaix sont fondés. Mais une question mérite d’ores et déjà une réponse publique : selon quel fondement précis l’Université de Strasbourg a-t-elle décidé de financer ces frais d’avocat après avoir, d’après le courrier produit par la défense de Florence Bergeaud-Blackler, écarté la protection fonctionnelle ?
Pour Florence Bergeaud-Blackler, qui présente depuis plusieurs années son parcours comme celui d’une chercheuse confrontée à de fortes résistances en raison de ses travaux sur le frérisme, cette nouvelle séquence apporte un élément supplémentaire à son argumentation. La procédure qui devait initialement la placer en position d’accusée se transforme désormais en interrogation sur les choix d’une institution publique et sur l’usage de ses fonds.

Communauté
Commentaires
Écrire un commentaire
Soyez le premier à commenter cet article.