La crise pétrolière frappe la planète entière. Mais au moment de passer à la caisse, tous les automobilistes sont loin d’être logés à la même enseigne. En France, le SP95-E10 atteint ce lundi 14 septembre 2,141€ le litre en moyenne, contre 2,109€ une semaine auparavant. Un plein de 50 litres revient désormais à 107,05€. Le seuil des 2€ n’est plus un accident : il est largement dépassé et la facture continue de grimper.
La situation internationale est certes catastrophique. Le Brent évolue ce lundi autour de 108 dollars le baril, après de nouvelles attaques contre les infrastructures pétrolières saoudiennes et de nouveaux incidents dans le détroit d’Ormuz. Le conflit qui secoue le Moyen-Orient a profondément désorganisé les routes énergétiques et fait exploser les coûts de transport. Le Brent avait déjà repassé les 100 dollars quelques jours plus tôt et les attaques contre des navires et pétroliers dans le Golfe ont encore aggravé les tensions. Le pétrole cher explique donc la flambée actuelle. Il n’explique en revanche absolument pas pourquoi les Français paient leur essence tellement plus cher que les Espagnols, les Américains, les Japonais, les Chinois ou les Canadiens.
Car derrière la crise pétrolière apparaît une autre réalité, beaucoup plus française : une fiscalité extrêmement lourde qui vient se greffer sur un produit déjà devenu hors de prix.
2,141€ le litre en France : plus de 107€ pour remplir 50 litres
Le chiffre du jour donne le vertige. À 2,141€ le litre, mettre 50 litres de SP95-E10 dans son véhicule représente 107,05€. Pour une famille obligée d’utiliser quotidiennement sa voiture pour travailler, emmener les enfants ou simplement vivre hors des grandes métropoles, deux pleins mensuels dépassent désormais 214€.
La progression est d’autant plus lourde que le SP95-E10 était encore à 2,09€ début septembre et à environ 1,70€ un an plus tôt dans les données hebdomadaires comparables. Le prix français a ainsi augmenté de plus de 20% en un an.
Ce n’est d’ailleurs pas la première alerte de l’année. Dès le printemps, le SP95-E10 avait déjà franchi les 2€ et ravivé la colère à la pompe. Quatre mois plus tard, ce qui ressemblait encore à un seuil psychologique est devenu le tarif ordinaire.
Espagne : même crise pétrolière, mais environ 13€ de moins sur un plein
La comparaison avec l’Espagne est probablement la plus embarrassante. Les deux pays sont membres de l’Union européenne, voisins, importateurs de pétrole et directement exposés aux mêmes tensions internationales. Pourtant, au dernier relevé comparable du 7 septembre, l’essence 95 coûtait 2,09€ le litre en France contre 1,83€ en Espagne.
Cela représente 26 centimes d’écart par litre, soit environ 13€ sur un plein de 50 litres. À raison de deux pleins par mois, la différence atteint plus de 300€ sur une année si elle se maintient.
Le plus intéressant est que l’Espagne n’a même pas une TVA générale plus faible. Elle est de 21%, contre 20% en France. Madrid a en revanche choisi d’utiliser directement la fiscalité sur les carburants pour amortir la crise. Depuis le 1er septembre, l’État espagnol applique encore une réduction de 5 centimes par litre sur l’essence. Elle avait atteint 15 centimes en juillet puis 10 centimes en août.
La différence politique est flagrante. L’Espagne baisse directement la taxe payée par tous les automobilistes à la pompe. La France conserve sa fiscalité générale et distribue essentiellement des aides ciblées, notamment aux travailleurs considérés comme « grands rouleurs ».
En France, 67 centimes d’accise avant même de parler de TVA
Le cœur du problème français se trouve là. En 2026, l’accise appliquée au SP95-E10 atteint 67,02€ par hectolitre, soit 67,02 centimes sur chaque litre vendu en métropole. C’est la fiscalité spécifique sur le carburant, héritière de l’ancienne TICPE.
Puis vient la TVA à 20%. Et la mécanique fiscale française possède une particularité particulièrement douloureuse pour l’automobiliste : la TVA est calculée sur une assiette qui comprend notamment l’accise. Autrement dit, le consommateur paie de la TVA sur un prix qui contient déjà une taxe.
Avec un litre actuellement facturé 2,141€, la TVA incorporée dans le prix représente environ 35,7 centimes. En ajoutant les 67,02 centimes d’accise, on dépasse 1,02€ de fiscalité sur chaque litre.
Sur un plein de 50 litres à 107,05€, cela représente environ 51,35€ pour ces deux prélèvements à eux seuls.
Près de la moitié du passage en caisse ne correspond donc pas simplement au pétrole, à son raffinage, à son transport ou à la marge de la station. C’est de la fiscalité.
Quand le pétrole flambe, la TVA française flambe aussi
Le système fiscal français possède un effet particulièrement pervers lorsque le pétrole augmente. L’accise reste extrêmement élevée et, parallèlement, le montant de TVA encaissé par litre augmente mécaniquement avec le prix.
À 1,70€ le litre, la TVA incluse représente environ 28 centimes. À 2,14€, elle approche 36 centimes. Sans modifier le taux de TVA, l’État perçoit donc davantage par litre simplement parce que le prix de départ s’est envolé. Et la fiscalité française s’applique sur un prix déjà gonflé par la crise.
États-Unis : autour de 1€ le litre pour une essence comparable
La comparaison avec les États-Unis est encore plus douloureuse. Pour éviter de comparer le SP95 européen au « regular » américain, moins riche en octane, il faut prendre une essence américaine intermédiaire comparable au 95 européen. Au 7 septembre, elle revenait à environ 1,17 dollar le litre, soit approximativement 1€.
À la même date, la France était à 2,09€. Un Français payait donc plus du double. Sur 50 litres, l’écart dépasse 50€. Ce n’est plus une différence marginale de prix ou de coût de distribution. C’est un gouffre.
La fiscalité américaine permet de comprendre pourquoi. La taxe fédérale sur l’essence est de 18,4 cents par gallon, tandis que les taxes et frais des États représentent en moyenne environ 33 cents par gallon. L’ensemble fédéral et États tourne donc autour de 51 à 52 cents par gallon avant les éventuelles taxes locales, soit environ 13 à 14 cents de dollar par litre. En France, l’accise seule représente 67 centimes d’euro par litre, auxquels s’ajoute la TVA. Sur le prix payé directement à la pompe, l’écart de fiscalité est colossal.
Japon à 0,95€, Chine à 1,11€ : l’argument des pays pétroliers ne suffit plus
On pourrait balayer les comparaisons avec l’Iran, l’Algérie ou l’Arabie saoudite en rappelant que ces pays produisent massivement du pétrole et peuvent subventionner leur marché intérieur. Mais le raisonnement s’effondre dès qu’on regarde d’autres grandes puissances industrielles.
Au 7 septembre, le Japon était autour de 0,95€ le litre, alors qu’il dépend massivement des importations énergétiques. La Chine était autour de 1,11€, l’Inde autour de 0,99€, le Brésil à 1,09€ et le Canada à environ 1,29€.
Même le Maroc, qui ne dispose pas d’une gigantesque rente pétrolière comparable à celle du Golfe, se situait autour de 1,37€ le litre.
Face aux 2,09€ français du même relevé international, l’écart atteint donc environ 1,14€ par litre avec le Japon, 1,10€ avec l’Inde, 1€ avec le Brésil, 98 centimes avec la Chine, 80 centimes avec le Canada et plus de 70 centimes avec le Maroc.
Le plein de 50 litres qui coûte plus de 100€ en France revenait alors à environ 47,50€ au Japon, 49,50€ en Inde, 54,50€ au Brésil, 55,50€ en Chine ou 64,50€ au Canada.
Même en Europe, la France reste dans le groupe des pays les plus chers
L’écart existe aussi à l’intérieur même de l’Europe, où les réglementations, les normes environnementales et les conditions économiques sont pourtant beaucoup plus proches.
Au dernier relevé européen disponible du 7 septembre, la France se situe autour de 2,09€ le litre. Une grande majorité des pays européens font moins cher.
L’Espagne est autour de 1,83€, le Luxembourg à 1,87€, la Belgique à 1,98€, l’Italie à 2,06€, la Bulgarie à 1,60€ et Malte à seulement 1,34€. La Pologne se situe également très nettement sous le niveau français.
La France n’est pas le pays le plus cher d’Europe. L’Allemagne, les Pays-Bas, le Danemark, la Finlande, ainsi que quelques pays européens hors UE comme la Norvège ou la Suisse, affichent actuellement des prix supérieurs. Mais cela ne change pas le fond du problème : la France appartient clairement au groupe de tête des pays où faire le plein coûte le plus cher, alors qu’une très large partie de ses voisins paie moins.
À Malte, l’écart atteint environ 75 centimes par litre par rapport au prix français du même 7 septembre. Sur 50 litres, cela représente près de 38€ de différence pour exactement la même quantité d’essence.
Iran, Algérie, Arabie saoudite : des prix presque inimaginables vus de France
À l’autre extrémité du classement mondial apparaissent évidemment les grands producteurs qui soutiennent fortement les prix intérieurs.
En Iran, le premier quota mensuel de 60 litres est vendu 15.000 rials le litre, soit environ 0,025€ au taux de change de marché. Au-delà de ce quota, le tarif augmente. Comparer directement ce système administré au marché français serait trompeur, mais le chiffre montre l’ampleur des choix politiques possibles sur le prix intérieur d’un carburant.
Dans la région, l’Algérie tourne autour de 0,35 dollar le litre, le Koweït à environ 0,34 dollar, l’Arabie saoudite à 0,62 dollar et les Émirats arabes unis autour de 0,86€.
Ces pays disposent certes d’un avantage énergétique évident et leur politique de prix n’est pas directement transposable à la France. Mais ils rappellent une réalité fondamentale : le prix à la pompe résulte aussi d’un choix politique entre taxation et subvention.
Espagne : baisse générale des taxes, France : un chèque sous conditions
La réponse apportée actuellement à la crise rend la comparaison franco-espagnole encore plus criante.
L’Espagne a décidé de baisser directement le niveau d’imposition du carburant. En septembre, la baisse fiscale est de 5 centimes par litre pour l’essence et de 20 centimes pour le gazole. La mesure touche directement le prix affiché à la pompe.
En France, le gouvernement a privilégié un mécanisme beaucoup plus ciblé. Les travailleurs considérés comme « grands rouleurs » et remplissant les conditions peuvent demander une indemnité forfaitaire de 100€, présentée comme l’équivalent de 20 centimes par litre pendant six mois pour une consommation moyenne. Le dispositif vise près de 3 millions de travailleurs modestes.
Pour les autres automobilistes, il n’existe actuellement aucune baisse générale comparable de la fiscalité à la pompe. Ils continuent donc de payer l’accise, la TVA et l’intégralité du prix affiché, qu’ils aient besoin de leur voiture chaque jour ou non.
Le gouvernement assume ce choix au nom des finances publiques et de la nécessité de cibler les aides sur les ménages et secteurs les plus exposés. Il a également prolongé des soutiens spécifiques aux agriculteurs et à certaines professions. Mais pour l’automobiliste ordinaire, le résultat est catastrophique : le compteur de la pompe, lui, ne connaît aucune condition de revenus…
