La France aime rappeler qu’elle est une grande nation scientifique. L’histoire lui donne de solides arguments : Pasteur, Marie Curie, les Joliot-Curie, Louis de Broglie, Jacques Monod, François Jacob ou encore Alfred Kastler ont contribué à installer durablement le pays parmi les grandes puissances de la recherche. Le CNRS lui-même rappelle que la France a renoué après-guerre avec une longue tradition scientifique, illustrée notamment par plusieurs prix Nobel dans les années 1960 et 1970. Mais le prestige du passé ne garantit rien pour l’avenir. Le ministère de l’Enseignement supérieur reconnaît lui-même depuis plusieurs années un risque de « décrochage » lié à la perte d’attractivité des carrières scientifiques, à la baisse du nombre de doctorants et aux difficultés rencontrées pour conserver ou attirer les meilleurs chercheurs. Le paradoxe français est là : un pays qui continue de produire d’excellents scientifiques mais qui peine de plus en plus à leur offrir des conditions à la hauteur de ses ambitions.
Les chiffres budgétaires donnent du poids à cette inquiétude. Dans le projet de budget pour 2026, le principal programme consacré à la recherche publique devait disposer de 8,212 milliards d’euros, alors que la trajectoire prévue par la loi de programmation de la recherche fixait une cible de 8,757 milliards. L’écart atteint donc 545 millions d’euros, soit environ 6 %. Le Sénat relève également que l’effort national de recherche reste autour de 2,2 % du PIB, sous l’objectif européen de 3 %. Cette distance devient d’autant plus préoccupante que les concurrents continuent d’investir massivement. Les dernières données de l’OCDE disponibles font apparaître environ 61,5 milliards d’euros de dépenses intérieures de R&D pour la France, contre plus de 132 milliards en Allemagne. Comparer directement les deux montants ne suffit évidemment pas à mesurer la qualité scientifique d’un pays, mais l’écart illustre la différence de puissance financière mobilisée derrière les laboratoires, les universités et les entreprises innovantes.
Des laboratoires toujours excellents, mais des moyens de plus en plus contraints
Le malaise est particulièrement visible au CNRS. Son conseil scientifique a alerté sur une diminution de la subvention pour charge de service public lorsqu’elle est rapportée au PIB ou à l’inflation, évaluant à environ 11 % la baisse par rapport au PIB sur cinq ans. Pour 2025 et 2026, il chiffre à près de 450 millions d’euros l’accumulation des charges nouvelles non compensées et des prélèvements supportés par l’organisme. La masse salariale des personnels permanents représenterait désormais 91 % de sa subvention en 2026, réduisant mécaniquement les marges disponibles pour faire fonctionner les laboratoires, financer les expériences ou lancer de nouveaux projets. Le problème français n’est donc pas l’absence de chercheurs de haut niveau, mais le risque de leur demander toujours davantage avec des moyens de fonctionnement plus serrés. Un grand laboratoire peut conserver son nom, ses équipes et son prestige tout en perdant progressivement sa capacité à prendre des risques scientifiques.
La question des carrières est tout aussi sensible. Un chercheur doit généralement passer par un doctorat, plusieurs années de contrats temporaires et parfois plusieurs expériences postdoctorales avant d’espérer obtenir un poste permanent. Les rémunérations publiques françaises ont été revalorisées ces dernières années, mais l’écart avec certaines perspectives offertes à l’étranger ou dans le secteur privé reste un sujet récurrent. Les grilles officielles publiées par le ministère illustrent la faiblesse historique du point de départ des carrières de recherche, même si les primes et reprises d’ancienneté doivent être ajoutées au traitement indiciaire. Dans des domaines mondialisés comme l’intelligence artificielle, les mathématiques, la biologie, la physique quantique ou les semi-conducteurs, la compétition pour attirer un jeune scientifique ne se joue plus uniquement entre Paris, Lyon et Toulouse. Elle oppose également les laboratoires français à Zurich, Munich, Londres, Boston, Stanford ou aux grandes entreprises technologiques capables d’offrir des salaires et des moyens sans commune mesure.
Le risque de perdre ceux que la France a elle-même formés
Le véritable danger n’est pas nécessairement un exode spectaculaire de milliers de scientifiques du jour au lendemain. Il est plus diffus. Un doctorant qui renonce à la recherche académique, un postdoctorant qui s’installe définitivement aux États-Unis, un jeune chercheur qui choisit une université suisse ou allemande, un laboratoire qui renonce à une expérience faute de crédits : chacun de ces cas paraît marginal pris isolément. Additionnés pendant dix ou quinze ans, ils peuvent pourtant modifier profondément la puissance scientifique d’un pays. Le phénomène est d’autant plus préoccupant que la formation d’un chercheur coûte cher et prend du temps. La France investit pendant des années dans des étudiants de haut niveau, avant de courir le risque de voir une partie d’entre eux développer leurs découvertes ailleurs. Le ministère avait déjà identifié cette difficulté à garder « ses meilleurs éléments » comme l’un des signes de la perte d’attractivité de la recherche française.
C’est là que la situation devient difficilement compréhensible pour un pays qui revendique depuis des générations une place particulière dans l’histoire des sciences. La France possède encore des universités reconnues, le CNRS, le CEA, l’Inserm, l’Institut Pasteur, de grandes écoles et des laboratoires capables de se situer au meilleur niveau mondial. Elle n’est donc pas devenue un désert scientifique. Mais vivre sur cet héritage serait une erreur. Les découvertes de Pasteur ou de Marie Curie ne financent pas les expériences de 2026, pas plus qu’un prix Nobel passé ne garantit celui de demain. Une puissance scientifique se reconstruit chaque année, par les recrutements, les salaires, les équipements et le temps donné aux chercheurs pour chercher. À force de considérer la recherche comme une dépense que l’on peut différer, la France risque moins de perdre son histoire scientifique que de rendre beaucoup plus difficile l’écriture de la suivante.

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