Au lendemain de la Journée nationale des aidants, organisée mardi 6 octobre 2026, Entrevue donne la parole à Brice Barat Renouf, spécialiste de l’accompagnement des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer et de troubles apparentés. Dans son livre Alzheimer – Conseils et astuces, paru aux éditions Le Lys Bleu
, il livre des recommandations concrètes pour les malades, mais aussi pour leurs proches, souvent confrontés à l’épuisement et au manque d’informations.
Aimé Kaniki : Pouvez-vous tout d’abord nous présenter votre parcours ?
Brice Barat Renouf : J’ai 40 ans et cela fait vingt ans que je travaille dans le milieu médical. J’ai commencé comme aide-soignant avant de me spécialiser en gériatrie, auprès des personnes âgées. Je me suis ensuite formé à la maladie d’Alzheimer et aux maladies apparentées afin d’accompagner ces personnes dans leur quotidien, d’améliorer autant que possible leur qualité de vie et d’essayer de ralentir la progression de la maladie.
Qu’est-ce que votre expérience de terrain vous a appris que les livres ou les formations ne peuvent pas forcément transmettre ?
Que chaque malade d’Alzheimer est différent. Il n’y a pas deux personnes qui se ressemblent, même si certains symptômes ou caractéristiques sont communs. La maladie évolue différemment chez chacun, certains symptômes sont plus ou moins accentués et la personnalité de la personne entre également en jeu. C’est probablement ce que le terrain m’a le plus appris : il faut constamment s’adapter. Il existe évidemment des méthodes qui peuvent être utiles à beaucoup de personnes, mais il faut toujours tenir compte de la personne que l’on accompagne, de ses capacités et de son état à un instant donné.
Quels sont les premiers symptômes qui doivent réellement alerter, sans pour autant s’inquiéter au moindre oubli ?
Les premiers signes visibles apparaissent alors que la maladie peut déjà évoluer depuis plusieurs années. Le cerveau réussit pendant longtemps à compenser certaines atteintes. Les premiers symptômes concernent généralement des oublis de la vie quotidienne qui deviennent répétitifs et très fréquents. Oublier quelque chose une ou deux fois n’est évidemment pas suffisant pour penser à Alzheimer. Mais lorsqu’une personne répète plusieurs fois la même chose à quelques minutes d’intervalle ou lorsque les oublis deviennent quotidiens et commencent à avoir un impact concret sur sa vie, il peut être utile de consulter. Certaines personnes commencent également à oublier des étapes dans des actions qu’elles réalisaient auparavant naturellement. C’est aussi pour cela que la question du dépistage précoce me paraît importante : lorsque les symptômes deviennent visibles, la maladie peut déjà avoir considérablement progressé.
Est-ce aussi ce manque d’informations concrètes qui vous a poussé à écrire Alzheimer – Conseils et astuces ?
Oui. C’est une maladie qui fait extrêmement peur. Il existe aussi beaucoup d’idées reçues : on imagine que tous les malades réagissent de la même façon, qu’ils ne se souviennent plus de rien, qu’ils ne reconnaissent plus leurs proches ou qu’ils deviennent forcément agressifs. La réalité est beaucoup plus nuancée. J’ai donc voulu proposer des astuces et des solutions permettant de compenser certaines difficultés de la vie quotidienne. Il peut parfois s’agir de choses très simples auxquelles on ne pense pas. Par exemple, cacher un miroir lorsque la personne ne se reconnaît plus dedans et que son propre reflet l’effraie.

Vous insistez beaucoup sur l’importance d’une routine stable. Pourquoi est-elle aussi essentielle ?
Parce qu’elle apporte des repères. Alzheimer n’affecte pas seulement la mémoire. La maladie peut également toucher la reconnaissance, l’orientation dans l’espace ou l’orientation temporelle. Une routine permet donc de rassurer la personne et de réduire son anxiété. Mais il ne faut pas tomber dans l’excès. Elle doit rester suffisamment flexible pour pouvoir s’adapter à la fatigue de la personne, à un changement ou à un imprévu. Certains repères doivent être particulièrement réguliers, comme l’heure du lever, du coucher ou des repas. Pour d’autres activités, comme les promenades ou les loisirs, on peut varier tout en conservant une certaine stabilité.
Quelle est l’erreur que vous observez le plus souvent chez les familles lorsqu’elles accompagnent un proche malade ?
Faire à sa place. Dès qu’une difficulté apparaît, les proches ont parfois tendance à intervenir immédiatement, notamment parce que cela leur permet de gagner du temps. Ils se disent qu’en laissant la personne faire seule, cela prendra beaucoup plus longtemps. Mais plus on fait les choses à sa place, moins elle conserve son autonomie et moins elle est stimulée. L’autre erreur consiste à confronter constamment la personne à ses oublis en lui disant : « Je te l’ai déjà dit », « Tu me l’as déjà demandé cinquante fois » ou « Tu ne te souviens pas ? ». Cela ne l’aide pas.
Justement, comment faut-il réagir lorsqu’une personne répète sans cesse les mêmes choses ou évoque une réalité qui n’est pas la nôtre ?
Il faut essayer d’entrer dans sa réalité. Elle vit dans son propre monde à ce moment-là. Lui répéter qu’elle se trompe ou que ce qu’elle dit est faux ne sert souvent à rien. Quelques minutes plus tard, elle peut avoir oublié la conversation. Le plus important est d’éviter de l’angoisser ou de la perturber. Plus la personne est anxieuse, plus elle risque d’être déstabilisée et de perdre ses repères. Bien sûr, lorsque sa sécurité est en jeu, il faut intervenir. Mais dans les autres situations, il vaut parfois mieux laisser passer, éviter la confrontation et détourner son attention vers autre chose. C’est évidemment beaucoup plus facile à dire qu’à faire pour un aidant qui vit cela quotidiennement.
Les aidants peuvent eux-mêmes arriver à un épuisement physique ou psychologique. Quels sont les signes qui doivent les alerter ?
L’irritabilité est un signe important. Lorsque l’on commence à perdre beaucoup plus rapidement patience, que l’on s’emporte davantage ou que les nerfs lâchent facilement, cela peut révéler une véritable fatigue de l’aidant. Il y a également la fatigue physique, lorsque l’on sent que le corps ne suit plus. Le problème est que beaucoup d’aidants veulent tout faire eux-mêmes. Ils ont parfois du mal à demander de l’aide parce qu’ils se sentent enfermés dans ce rôle ou culpabilisent à l’idée de passer le relais.
Quelles solutions existent pour leur permettre de souffler ?
Il existe notamment les accueils de jour. Ce sont des structures accueillant, généralement pendant une journée, des personnes ayant des troubles cognitifs. Elles peuvent y participer à des ateliers de stimulation cognitive autour de la mémoire ou de l’attention, mais aussi à des activités artistiques ou occupationnelles. Pendant ce temps, la personne crée du lien social et est stimulée, tandis que l’aidant peut bénéficier de quelques heures de répit. Il existe aussi des hôpitaux de jour, sur prescription médicale, ainsi que différentes associations capables d’accompagner les personnes ou de proposer des activités. Le problème est que beaucoup d’aidants ne connaissent pas suffisamment les dispositifs existants. Il faut donc énormément travailler sur l’information.
Constatez-vous une différence chez les personnes qui fréquentent ces structures ?
D’après ce que j’observe auprès des personnes que j’accompagne, celles qui vont en accueil de jour peuvent paraître davantage épanouies. Elles sortent de chez elles, rencontrent d’autres personnes et créent du lien social. À un âge avancé, on peut avoir perdu des amis et être davantage isolé, d’autant plus lorsque la maladie est présente. Retrouver un environnement collectif est donc important pour le moral. Les ateliers permettent également de maintenir une stimulation. Il faut cependant rester prudent dans les comparaisons car, encore une fois, la maladie évolue très différemment d’une personne à l’autre.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la place accordée aux aidants et sur notre manière de considérer Alzheimer ?
La reconnaissance des aidants a progressé ces dernières années. Les aidants eux-mêmes commencent davantage à prendre conscience de leur statut et à se dire : « En réalité, je suis aidant ». Mais concernant la prise en charge de nos aînés et de la maladie d’Alzheimer, nous avons encore des efforts à faire, notamment sur l’information concernant les dispositifs disponibles. Il faudrait également avancer sur le dépistage précoce.
Justement, pensez-vous qu’Alzheimer devrait être dépisté beaucoup plus tôt ?
Oui. Plus la maladie est détectée tôt, plus il est possible d’agir précocement. De nouveaux moyens de dépistage commencent à apparaître, notamment autour des analyses sanguines. Je pense que la question d’un dépistage proposé à partir d’un certain âge pourrait se poser, évidemment pour les personnes qui le souhaitent.

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