171 000 téléspectateurs, 4,5% de part d’audience et 7 chaînes devant France 2. Pour Celui où ils disent au revoir, le passage de Léna Situations de l’Accor Arena au service public a tourné au crash. Samedi 12 septembre, France 3, TF1, France 5, M6, TFX, TMC et W9 font toutes mieux. Même des rediffusions rassemblent davantage de monde.
France Télévisions a misé sur l’une des influenceuses françaises les plus suivies pour tenter de toucher un public plus jeune. Mais les jeunes ne sont pas venus et les téléspectateurs présents devant leur poste ont choisi autre chose.
Surtout, le résultat pose une question éditoriale que les millions de followers ont peut-être fait oublier : une fois Instagram, YouTube et l’attachement de sa communauté retirés de l’équation, qu’avait réellement Léna Situations à vendre au téléspectateur de France 2 ? Une influence ne garantit ni un talent de scène ni la capacité à intéresser ceux qui ne vous suivent pas déjà. Et France Télévisions a engagé près de 200 000 euros dans ce pari.
France 2 battue par 7 chaînes : le crash est total
Le détail des audiences est particulièrement accablant. Face aux 171 000 téléspectateurs de Léna Situations, France 3 rassemble 1,233 million de personnes avec Meurtres à Orléans. TF1 obtient 431 000 téléspectateurs avec une rediffusion de Vendredi, tout est permis.
France 5 atteint 239 000 téléspectateurs avec Échappées belles, M6 231 000 avec The Rookie, TFX 203 000 avec Chroniques criminelles, TMC 201 000 avec New York, unité spéciale et W9 191 000 avec La Petite Histoire de France.
Sept chaînes terminent donc devant France 2, certaines avec de simples rediffusions.
Bercy rempli en 45 minutes, France 2 désertée : une communauté n’est pas le grand public
Quelques jours auparavant, les 20 000 places de l’Accor Arena avaient pourtant été écoulées en seulement 45 minutes. Loin de contredire le fiasco télévisuel, ce succès permet de comprendre la différence entre la mobilisation d’une communauté et l’adhésion du grand public.
À Bercy, les spectateurs viennent pour Léna Situations. Ils connaissent ses « Vlogs d’août », son entourage, ses voyages, ses références et son parcours. Dix années de contenus ont créé une relation suffisamment forte pour remplir une salle de 20 000 places.
France 2 change complètement la donne. Le téléspectateur qui découvre le programme ne partage pas nécessairement cet univers. Le spectacle doit alors avoir une valeur propre, indépendamment de l’attachement à celle qui le porte. Remplir Bercy avec ses fans et convaincre quelqu’un qui ne vous suit pas sont deux exercices radicalement différents.
Léna Situations avait elle-même raconté son expérience d’un mois sans écrans pour se reconnecter au « monde réel », après avoir construit l’essentiel de sa communauté sur les plateformes numériques.
Mais qu’est-ce que Léna Situations a réellement à vendre ?
Un chanteur arrive avec des chansons. Un humoriste avec des textes. Un comédien avec son interprétation. Chacun peut convaincre quelqu’un qui ignorait son existence quelques minutes auparavant.
Pour Léna Situations, la matière première est largement Léna Situations elle-même. Son quotidien, ses voyages, ses vêtements, ses rencontres, ses amis, ses émotions et les coulisses de sa vie alimentent ses contenus.
Sur une chaîne généraliste, cette mécanique rencontre ses limites. Le téléspectateur qui ne s’intéresse pas déjà à Léna Situations doit trouver un concept ou un talent suffisamment autonome pour avoir une raison de rester.
Or Celui où ils disent au revoir mise sur une scénographie importante, des danseurs, des invités et de la pyrotechnie. La production peut amplifier un talent, elle ne peut pas le fabriquer. Un décor spectaculaire ne transforme pas une maîtrise des réseaux sociaux en compétence scénique et des invités ne remplacent pas une proposition éditoriale.
Léna Situations sait mobiliser sa communauté et vendre des places. Ce sont des faits. Mais aucun de ces indicateurs ne constitue une preuve de talent artistique ou de qualité télévisuelle. Ses millions d’abonnés prouvent que beaucoup de personnes veulent la suivre. Ils ne prouvent pas qu’elle possède quelque chose à vendre à ceux qui ne veulent précisément pas la suivre.
5 millions de followers ne font pas 5 millions de téléspectateurs
C’est l’autre erreur révélée par le fiasco de la soirée. Face à une personnalité suivie par plusieurs millions de personnes, le compteur donne l’impression d’un immense réservoir d’audience. Mais certains ont tendance à l’oublier trop vite : un follower n’est pas un téléspectateur.
Les influenceurs peuvent désormais gagner davantage que certains dirigeants de grandes entreprises. Leur puissance économique et commerciale est considérable. Mais une marque peut payer pour accéder à une communauté déjà constituée. Une chaîne généraliste doit convaincre des personnes qui n’en font pas partie.
Le compteur d’abonnés mesure une influence. Il ne constitue ni un concept de télévision, ni un certificat de talent, ni une promesse d’audience. Les 171 000 téléspectateurs de France 2 viennent froidement le rappeler.
France 2 veut rajeunir son audience avec des jeunes qui ne regardent plus la télévision
Le choix de Léna Situations répond pourtant à un vrai problème pour France Télévisions. Le journal de 20 heures de France 2 affiche par exemple 63 ans de moyenne d’âge. 57,5% de ses téléspectateurs ont plus de 65 ans, tandis que les 15-24 ans n’en représentent que 2,1%. Ces données concernent le JT et non l’ensemble de la chaîne, mais elles donnent la mesure du fossé générationnel.
Aller chercher une influenceuse massivement suivie par les jeunes possède donc une logique. L’erreur consiste à croire que son public voyage avec elle. Les nouvelles générations n’ont pas seulement changé les personnes qu’elles regardent. Elles ont changé d’écran et de mode de consommation : téléphone, YouTube, TikTok, Instagram, plateformes et contenus à la demande. Mettre Léna Situations sur France 2 ne transforme pas France 2 en YouTube.
Près de 200 000 euros : après le crash d’audience, la facture du service public
Le coût de la soirée alourdit le fiasco. Des chiffres compris entre 1,2 et 1,4 million d’euros avaient circulé avant la diffusion, mais France Télévisions les a démentis et indiqué que l’opération représentait en réalité près de 200 000 euros, correspondant aux droits permettant d’exploiter le spectacle sur ses écrans numériques et linéaires.
Reste près de 200 000 euros engagés par un groupe financé très majoritairement par des ressources publiques et soumis à de fortes contraintes budgétaires. La question des dépenses est d’autant plus sensible que Delphine Ernotte a récemment dénoncé « le plus grand plan social de l’histoire culturelle française » face aux propositions de réduction des coûts de l’audiovisuel public.
Alors que le fonctionnement et l’utilisation des budgets de l’audiovisuel public ont fait l’objet d’une commission d’enquête parlementaire, l’interrogation dépasse largement une mauvaise soirée d’audience.
France Télévisions a voulu utiliser la puissance numérique de Léna Situations pour rapprocher France 2 d’un public plus jeune. Ce public n’a pas suivi. Celui qui était devant la télévision n’a pas davantage adhéré.
Une fois sortie d’Instagram et de YouTube, Léna Situations devait convaincre par ce qu’elle avait réellement à proposer à l’écran. Les 171 000 téléspectateurs donnent une réponse particulièrement sévère. À force de regarder les compteurs de followers pour trouver les nouveaux visages de la télévision, France Télévisions a oublié ce qui devrait venir avant le nombre d’abonnés : avoir quelque chose à montrer…
