En pleine Fashion Week, Paris vit au rythme des défilés des plus grandes maisons, des célébrités et des soirées prestigieuses. Mais loin des podiums officiels, une autre réalité se joue : mannequins étrangers employés sans être déclarés en France, agences basées à l’étranger qui contournent les intermédiaires français, shootings et essayages difficiles à contrôler, défilés « off » organisés dans des lieux privés. Depuis plusieurs années, les professionnels du mannequinat alertent sur ces pratiques. L’inspection du travail a fini par lancer une campagne de contrôles ciblés, tandis que la Ville de Paris s’est attaquée aux appartements transformés en showrooms ou en salles de défilé. Derrière la vitrine du luxe parisien, une partie de l’activité échappe beaucoup plus facilement aux regards et aux contrôles.
Alors que les stars continuent de se presser aux premiers rangs des grands défilés parisiens, les alertes lancées ces dernières années permettent de découvrir une tout autre réalité de la Fashion Week. Le problème dépasse d’ailleurs largement les quelques jours pendant lesquels Paris devient la capitale mondiale de la mode.
11 617 mannequins déclarés… et tous ceux qui échappent aux statistiques
Le 4 juin 2024, devant une commission d’enquête de l’Assemblée nationale, Isabelle Saint-Félix, secrétaire générale du Syndicat national des agences de mannequin, dévoilait plusieurs chiffres permettant de mesurer l’importance du secteur.
En 2023, 11 617 mannequins salariés avaient été déclarés par les agences françaises, dont 8 049 âgés de plus de 16 ans et 3 568 de moins de 16 ans. Parmi les mannequins de plus de 16 ans figuraient 1 572 personnes nées à l’étranger et résidant également à l’étranger.
Mais ces statistiques ont une limite évidente : elles recensent les mannequins effectivement déclarés. Elles ne permettent donc pas, par définition, de mesurer ceux qui travailleraient en France en dehors du circuit légal. C’est là que commence la partie la plus difficile à contrôler du mannequinat parisien.
Agences étrangères : comment le circuit français peut être court-circuité
En France, le mannequinat bénéficie d’un statut particulièrement encadré. Lorsqu’une personne s’assure, moyennant rémunération, le concours d’un mannequin, la loi pose une présomption de contrat de travail, quels que soient le nom donné au contrat ou le mode de rémunération choisi.
L’activité d’agence de mannequins est elle aussi réglementée. Les agences doivent notamment respecter des obligations spécifiques en matière de licence et de garantie financière. Les entreprises légalement établies dans l’Union européenne ou l’Espace économique européen peuvent intervenir temporairement en France sous certaines conditions.
La situation devient plus délicate avec des agences établies hors de l’Union européenne. Des professionnels du secteur ont alerté sur des agences étrangères qui font venir leurs modèles à Paris et négocient directement leurs prestations sans passer par le circuit français permettant leur prise en charge et leur déclaration.
Le mécanisme présente un intérêt économique évident : en supprimant un intermédiaire, l’agence étrangère conserve une plus grande partie des sommes facturées. Mais lorsqu’un mannequin travaille effectivement sur le territoire français sans que les obligations sociales correspondantes soient respectées, la question du travail illégal se pose.
« Dès qu’un cas de travail illégal était signalé… »
Les professionnels français ont eux-mêmes décrit leurs difficultés devant les députés. Isabelle Saint-Félix a notamment expliqué qu’ils disposaient auparavant d’un interlocuteur spécialisé au sein de l’inspection du travail auquel pouvaient être signalées les pratiques suspectes : « Dès qu’un cas de travail illégal était signalé, comme un photographe outrepassant ses fonctions en se comportant comme une agence de mannequins, nous pouvions alerter les trois personnes de ce bureau spécialisé. »
Selon la secrétaire générale du Synam, la réorganisation de l’inspection du travail en 2020 a modifié ce fonctionnement. Son exemple montre également que les pratiques dénoncées ne concernent pas uniquement les agences étrangères. Un photographe ou un autre intermédiaire peut lui aussi dépasser son activité initiale et se comporter de fait comme une agence.
Le calendrier officiel est visible, le « off » beaucoup moins
Les grands défilés de la Fashion Week ne constituent pas nécessairement la partie la plus difficile à surveiller. Leurs organisateurs, leurs horaires et leurs lieux sont connus. Les événements inscrits au calendrier officiel sont identifiables et peuvent être contrôlés.
Mais la Fashion Week ne se résume pas à ces shows ultra-médiatisés. Autour d’eux gravitent une multitude de castings, shootings, séances d’essayage, présentations privées et défilés « off ». Certains se déroulent dans des studios, des hôtels particuliers ou des appartements, parfois pendant quelques heures seulement.
C’est là que le contrôle devient beaucoup plus complexe. Un mannequin peut arriver de l’étranger pour quelques jours, enchaîner plusieurs prestations pour différents clients et dépendre d’une agence située à plusieurs milliers de kilomètres de Paris.
Et cette activité ne disparaît pas lorsque les projecteurs de la Fashion Week s’éteignent. Les shootings et les essayages se déroulent toute l’année et représentent une part essentielle du travail des mannequins.
L’inspection du travail lance une campagne ciblée
En 2025, l’administration a décidé de cibler spécifiquement le secteur. L’unité régionale chargée de la lutte contre le travail illégal de la DRIEETS d’Île-de-France a lancé une campagne de contrôle des agences de mannequins.
Les inspecteurs doivent notamment vérifier que les agences disposent de la licence obligatoire et de la garantie financière prévue par la réglementation, ainsi que leurs conditions d’exercice. Mais l’administration ne se limite pas aux locaux des agences : des contrôles peuvent être réalisés directement pendant les défilés.
Les agents peuvent alors examiner les contrats de travail et les rémunérations des mannequins, mais aussi les certificats médicaux et, lorsque des enfants de moins de 16 ans travaillent, les autorisations et conditions particulières prévues par la réglementation.
Coiffeurs, maquilleurs, stylistes et photographes aussi contrôlés
Le mannequin qui monte sur le podium n’est qu’un des nombreux professionnels mobilisés pour organiser un défilé. Les contrôles peuvent également concerner les coiffeurs, maquilleurs, stylistes, photographes et autres prestataires présents en coulisses.
En cas d’irrégularités, l’inspection du travail peut demander aux employeurs de se mettre en conformité. Selon la nature des faits constatés, des sanctions administratives ou des poursuites pénales peuvent également être engagées.
La dimension internationale de la Fashion Week complique encore le travail des inspecteurs. Une seule prestation peut faire intervenir un mannequin étranger, une agence située dans un autre pays, une maison de couture, une société chargée de produire le défilé et différents prestataires indépendants.
Des appartements transformés en salles de défilé
Le travail illégal n’est pas le seul phénomène qui intéresse les autorités. Un autre marché s’est développé autour des Fashion Weeks : celui des appartements et hôtels particuliers utilisés temporairement comme showrooms, boutiques éphémères, espaces de présentation ou salles de défilé.
Pour une marque, la formule est séduisante. Pendant quelques jours, elle peut disposer d’une adresse prestigieuse au cœur de Paris pour présenter ses collections à ses clients, journalistes ou acheteurs. Mais un appartement reste juridiquement un logement. Son utilisation répétée pour accueillir une activité commerciale ou événementielle peut donc entrer en conflit avec la réglementation parisienne relative à l’usage des locaux d’habitation.
La Ville de Paris s’est attaquée à certaines de ces pratiques et des procédures ont été engagées concernant des biens utilisés pour accueillir des événements commerciaux, notamment pendant des Fashion Weeks.
Une Fashion Week parallèle, loin des grands podiums
Ces appartements, shootings, castings et défilés « off » révèlent surtout l’existence d’une Fashion Week beaucoup plus vaste que celle montrée sur les podiums officiels.
Les grandes maisons concentrent l’attention, mais des centaines de professionnels travaillent simultanément ailleurs dans Paris. Certaines prestations apparaissent et disparaissent en quelques heures. Les mannequins peuvent rester très peu de temps en France et les intermédiaires être installés dans plusieurs pays.
C’est cette fragmentation qui rend le secteur difficile à surveiller. Les événements les plus prestigieux sont aussi les plus visibles. Les risques de contournement se déplacent vers une activité plus diffuse : shootings, essayages, petites présentations, défilés « off » et prestations négociées directement depuis l’étranger.
Le sujet dépasse par ailleurs le seul travail illégal. Le milieu du mannequinat reste confronté à des affaires autrement plus graves. En mars dernier, 15 femmes affirmant avoir été victimes de violences sexuelles dans le milieu du mannequinat ont demandé l’ouverture d’investigations en France.
Derrière l’image parfaitement contrôlée des podiums parisiens existe donc une industrie beaucoup plus difficile à observer. Et c’est loin des flashs, dans les appartements, les studios, les essayages et les événements « off », que les contrôleurs doivent chercher ce que les grands défilés ne montrent jamais.
