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Quand plus rien n’est sacré, la guerre devient raisonnable: 21 septembre 2026, Journée internationale de la paix

Si je jouais le « Concerto pour la Paix » assez magnifiquement - vraiment très, très magnifiquement - je pourrais apporter la paix.
Si je jouais le « Concerto pour la Paix » assez magnifiquement - vraiment très, très magnifiquement - je pourrais apporter la paix.

Il y a quelque chose de vraiment troublant dans le calendrier. Aujourd’hui, 21 septembre, le monde célèbre la Journée internationale de la paix. Une journée créée par les Nations unies, devenue depuis 2001 une journée de non-violence et de cessez-le-feu. Cette année, son thème est : « Investir dans la paix – Pour tous, partout, chaque jour. »

Et pourtant, à la veille de cette date symbolique, nous entendons parler de guerre, de préparation à la guerre, de réarmement, de menaces, de mobilisation et de la nécessité de se préparer à une éventuelle confrontation.

C’est ce contraste qui m’interpelle. Je ne conteste pas que l’Europe connaisse aujourd’hui des menaces réelles. Je ne conteste pas davantage l’invasion de l’Ukraine par la Russie, ni les souffrances immenses qu’elle a provoquées. Mais je m’interroge sur quelque chose de plus profond : comment avons-nous pu en arriver à considérer le langage de la guerre comme presque normal ?

Des pays qui ont connu Verdun, les bombardements, les camps, les millions de morts et la destruction de villes entières semblent parfois parler de la guerre avec une légèreté qui devrait pourtant nous être devenue étrangère. Nous avions dit : plus jamais ça. Avons-nous oublié ce que cela voulait dire ?

1914 : quand un incident devient une catastrophe

Il faut revenir à l’histoire. En juin 1914, l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo ne fut évidemment pas, à lui seul, la cause de la Première Guerre mondiale. L’Europe était déjà traversée par les rivalités impériales, les nationalismes, les alliances militaires et une course aux armements.

Mais cet assassinat déclencha une crise qui, par une succession de décisions, d’ultimatums et de mobilisations, finit par devenir une guerre européenne puis mondiale. C’est peut-être l’une des leçons les plus importantes de 1914.

Une guerre peut commencer par une crise que chacun pense pouvoir maîtriser, puis un ultimatum, une mobilisation, une contre-mobilisation, une riposte, puis une autre. Et soudain, il n’est plus question de savoir comment éviter la guerre, mais comment la gagner. Des millions d’hommes allaient mourir.

La première respiration

« La musique chasse la haine chez ceux qui sont sans amour. Elle donne la paix à ceux qui sont sans repos, elle console ceux qui pleurent » Pablo Casals

Et après 1945, nous avions dit : plus jamais

Puis vint la Seconde Guerre mondiale. Le nazisme. Hitler. Les persécutions, la Shoah, les bombardements, les massacres. Des dizaines de millions de morts. Et, dans le même siècle, d’autres régimes victorieux allaient à leur tour commettre des crimes de masse et exercer une violence terrible contre leurs propres populations. La victoire militaire ne rend pas automatiquement une cause juste. L’histoire nous l’a montré.

Après cette catastrophe, les nations ont créé l’Organisation des Nations unies avec une idée fondamentale : empêcher que les générations futures aient à subir à nouveau le fléau de la guerre. Et pourtant, près de huit décennies plus tard, nous voici à nouveau dans un monde où le mot « guerre » revient avec une fréquence inquiétante.

La guerre commence aussi dans les esprits

Une guerre ne commence pas uniquement lorsqu’un missile frappe une ville. Elle peut commencer beaucoup plus tôt. Dans les mots, les images, dans la manière dont nous parlons de l’autre. Lorsque l’autre n’est plus une population mais «l’ennemi», quand la mort devient un simple chiffre, lorsque les jeunes qui meurent deviennent une statistique, ou lorsque l’on explique qu’il faudra nécessairement accepter des sacrifices. Alors quelque chose change dans une société. La guerre devient psychologiquement acceptable. C’est ce phénomène qui devrait nous inquiéter.

La deuxième respiration

« La musique ne sera plus jamais tout à fait la même. Ce sera notre réponse à la violence : faire de la musique avec plus d’intensité, plus de beauté, plus de dévouement que jamais », Leonard Bernstein, 25 novembre 1963

Après l’assassinat de John F. Kennedy, Bernstein refusa que le chagrin et la colère conduisent les musiciens à rechercher la vengeance. Il proposa une autre réponse : faire de la musique davantage, et mieux.

L’Ukraine nous rappelle le prix du mot « guerre »

Depuis février 2022, l’Ukraine vit ce que signifie concrètement une guerre à grande échelle sur le sol européen. Des soldats et des civils meurent. Des familles sont séparées, des villes sont détruites, des enfants grandissent avec les sirènes, les bombardements et l’absence d’un père ou d’une mère.

Et le plus terrible est peut-être ce que nous faisons, nous qui regardons cette guerre depuis nos écrans. Nous nous habituons. Une dépêche, une photographie, un bilan humain. Puis une autre dépêche, un autre bilan. Et nous passons à autre chose. La mort devient une actualité comme une autre. C’est là que commence le danger.

Parce qu’une société qui s’habitue à voir mourir les enfants des autres peut finir par accepter plus facilement que ses propres enfants soient exposés au même risque.

Qui décide du sacrifice ?

Cette question mérite d’être posée sans détour. Lorsqu’un gouvernement prend une décision militaire, qui en paie le prix ? Les dirigeants ? Ou les générations qui viennent ? Ce sont les jeunes qui combattent, les familles qui attendent, les contribuables qui financent. Ce sont les populations qui subissent les conséquences économiques. Et ce sont parfois des hommes et des femmes qui ne connaissaient même pas personnellement l’ennemi qu’on leur demande de combattre qui meurent. Voilà pourquoi le mot « guerre » ne devrait jamais être prononcé comme une simple option stratégique. Derrière ce mot, il y a des êtres humains.

La troisième respiration

« La musique est un langage qui dépasse les frontières », Daniel Barenboim

La trajectoire de Barenboim rappelle une chose essentielle : la musique ne règle pas à elle seule les conflits politiques, mais elle peut créer un espace où des personnes séparées par l’histoire acceptent de s’écouter. Et peut-être est-ce ce dont nous avons besoin aujourd’hui.

L’Europe doit-elle se préparer à la guerre ou à la paix ?

La question est volontairement provocatrice. Je comprends parfaitement qu’un État cherche à protéger sa population, qu’un pays entretienne une armée. Je comprends le principe de dissuasion. La défense n’est pas la guerre, et le réarmement n’est pas automatiquement la guerre. La préparation militaire n’est pas automatiquement une volonté de combattre, mais il existe une question que les citoyens ont le droit de poser : à quel moment la préparation à la guerre finit-elle par devenir une préparation psychologique à accepter la guerre ?

Car les mots ont une conséquence. Lorsqu’on répète pendant des années qu’une confrontation est inévitable, une partie de la population finit nécessairement par considérer cette confrontation comme normale. Et lorsqu’une guerre devient normale, il devient plus difficile de l’empêcher.

Nous avons déjà vécu cette mécanique

En 1914, personne ne savait exactement où conduiraient les premières décisions. En 1939, beaucoup pensaient encore que la guerre pouvait être limitée. Puis les événements se sont enchaînés. C’est cela qui devrait nous rendre prudents. L’histoire n’est pas un scénario qui se répète à l’identique, mais elle peut nous enseigner une règle élémentaire : il est toujours plus facile de commencer une guerre que de savoir où elle s’arrêtera.

La quatrième respiration

« Ceci sera notre réponse à la violence : faire de la musique avec plus d’intensité, plus de beauté, plus de dévouement que jamais. » Leonard Bernstein

Une phrase prononcée en 1963, mais qui semble avoir été écrite pour notre époque. Bernstein parlait alors de la violence après l’assassinat de Kennedy. Son message était précisément de ne pas répondre à la violence par une nouvelle violence, mais de faire de l’art, de la pensée et de la raison une réponse humaine.

Quand plus rien n’est sacré

Mon inquiétude se résume finalement en quelques phrases : Quand plus rien n’est sacré, la guerre devient raisonnable. Quand la vie humaine devient un chiffre, la guerre devient raisonnable. Quand la mort d’un jeune homme devient une «perte acceptable», la guerre devient raisonnable. Quand une génération peut être sacrifiée au nom d’une autre génération, la guerre devient raisonnable. Quand le pouvoir politique considère qu’il peut demander indéfiniment des sacrifices à ceux qui ne prennent pas les décisions, la guerre devient raisonnable. Et lorsque la guerre devient raisonnable, la paix commence à passer pour de la naïveté. C’est cette inversion des valeurs que je refuse de considérer comme normale.

La musique, elle, ne demande pas qui a raison

La musique ne demande pas au spectateur son passeport, sa religion, son origine, ni pour quel gouvernement il vote. Elle commence par une vibration, une note, puis une autre. Et lorsque plusieurs notes se rencontrent, elles peuvent former une harmonie.

C’est peut-être une métaphore simple, mais elle contient une vérité immense. Pour faire une harmonie, il n’est pas nécessaire que toutes les notes soient identiques. Elles doivent simplement apprendre à exister ensemble.

La cinquième respiration

« La paix n’est pas seulement l’absence de guerre. », António Guterres, secrétaire général des Nations unies

Pour l’ONU, la paix suppose aussi sécurité, dignité, coopération, dialogue et respect des droits humains. En 2026, l’organisation appelle précisément les dirigeants à réinvestir dans la diplomatie, le dialogue, la négociation et les mécanismes de paix.

Avant de demander aux enfants de mourir

Je ne prétends pas détenir la solution aux conflits du monde, et je ne dis pas qu’il suffit de jouer du piano pour arrêter une guerre. Je dis quelque chose de beaucoup plus simple. Avant de demander à une génération de mourir, nous devons être certains d’avoir épuisé toutes les possibilités de paix.

Avant les armes, la diplomatie. Avant les ultimatums, le dialogue. Avant la haine, la compréhension. Avant le sacrifice, la négociation. Et avant de désigner toute une population comme un ennemi, souvenons-nous qu’il y a toujours des femmes, des hommes et des enfants derrière les frontières que nous dessinons sur les cartes.

La dernière respiration

« Si je jouais la Chaconne de Bach assez magnifiquement – vraiment très, très magnifiquement – je pourrais apporter la paix. », Yehudi Menuhin

En 1995, Menuhin racontait ce rêve qu’il avait eu enfant : croire qu’une musique suffisamment belle pouvait contribuer à apporter la paix. C’est peut-être un rêve d’enfant. Mais face à la folie des adultes, il contient peut-être quelque chose que nous avons oublié.

Arrêtez la folie avant qu’elle ne devienne normale

Peut-être que la plus grande mission de notre génération n’est pas de préparer nos enfants à mourir pour une guerre future, mais de faire en sorte qu’ils n’aient jamais à la connaître. Aujourd’hui, 21 septembre, Journée internationale de la paix : arrêtons de rendre la guerre raisonnable. Et rendons enfin la paix désirable.

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