Longtemps prise pour cible par une partie de la classe politique, du monde bancaire et de la presse libanaise, l’ancienne procureure générale du Mont-Liban, Ghada Aoun, a réagi ce mardi sur le réseau social X à l’hommage qui lui a été rendu dans les colonnes de Nidaa Al-Watan. Une reconnaissance chargée de symboles pour cette magistrate devenue, au fil des années, l’un des visages les plus déterminés de la lutte contre la corruption au Liban.
Dans son message, Ghada Aoun reprend d’abord un verset du psaume 37 : « Parce que ta justice apparaîtra comme la lumière. » Elle adresse ensuite ses remerciements à l’homme d’affaires Omar Harfouch, dont un article publié dans Nidaa Al-Watan a salué son action judiciaire.
« Un salut de reconnaissance et de gratitude à M. Omar Harfouch, qui s’est tenu à mes côtés dans les circonstances les plus sombres, alors qu’ils tentaient d’étouffer et de déformer la vérité », écrit-elle en arabe.
La magistrate affirme également qu’Omar Harfouch aurait mobilisé ses moyens afin de « faire parvenir la voix du droit et de la justice aux plus hautes autorités internationales », malgré, ajoute-t-elle, les injustices qu’il aurait lui-même subies de la part de ceux qu’elle qualifie de « groupe mafieux ».
Elle conclut son message par une formule empruntée à l’imaginaire de la résistance et de l’espérance : « La nuit finira nécessairement par se dissiper et les chaînes par se briser. »
Une publication hautement symbolique
Cette réaction prend une dimension particulière au regard de l’histoire récente de Nidaa Al-Watan. Le quotidien libanais avait, pendant plusieurs années, adopté une ligne extrêmement hostile à l’égard de Ghada Aoun et de ses enquêtes. La magistrate avait été la cible de critiques répétées, notamment après les procédures engagées contre des personnalités du secteur bancaire et financier.
La publication, dans ce même journal, d’un article présentant désormais Ghada Aoun comme l’une des principales figures du combat contre l’impunité constitue donc un retournement éditorial spectaculaire.
Le dernier numéro de Nidaa Al-Watan a également publié un entretien exclusif avec l’avocat français William Bourdon, connu pour son engagement dans les dossiers de corruption internationale et de « biens mal acquis ». Dans cet entretien, l’avocat rend hommage aux magistrats libanais qui ont tenté, parfois dans une grande solitude, de faire progresser les enquêtes visant l’ancien gouverneur de la Banque du Liban, Riad Salamé, et son entourage.
William Bourdon cite notamment Ghada Aoun, aux côtés des magistrats Jean Tannous et Hélène Iskandar, estimant qu’ils ont été confrontés à de multiples obstacles dans leur lutte contre l’impunité.
« Cette arrestation constitue un premier mouvement dans la bonne direction, après les nombreuses obstructions auxquelles ont été confrontés les magistrats Ghada Aoun, Jean Tannous et Hélène Iskandar », déclare-t-il à propos des derniers développements judiciaires concernant l’ancien gouverneur de la banque centrale libanaise Riad Salamé.
Une magistrate qui a refusé de se taire
Nommée procureure générale du Mont-Liban en 2017, Ghada Aoun s’est distinguée en ouvrant ou en soutenant plusieurs procédures sensibles liées aux banques, aux transferts financiers et à la gestion de fonds publics. Elle s’est notamment intéressée à des dossiers impliquant de hauts responsables politiques, des dirigeants d’établissements financiers et l’ancien gouverneur de la Banque du Liban.
Son action lui a valu une réelle popularité auprès d’une partie de la population libanaise, qui voit en elle une magistrate ayant osé affronter des intérêts réputés intouchables. Elle lui a aussi valu des campagnes médiatiques particulièrement violentes, des procédures disciplinaires et des accusations de partialité, qu’elle a toujours rejetées.
À ses détracteurs, qui l’accusaient d’agir pour des raisons politiques, Ghada Aoun répondait qu’elle avait instruit des dossiers sans considération d’appartenance partisane, y compris lorsque ceux-ci concernaient des personnes proches de l’ancien président Michel Aoun.
Durant les périodes les plus difficiles, la magistrate a souvent expliqué avoir puisé sa force dans sa foi chrétienne. Dans un entretien publié en septembre 2025, elle confiait s’être parfois sentie « abandonnée comme Jésus sur la Croix », tout en affirmant que la perspective de voir la justice française reprendre certains dossiers lui avait redonné confiance.
« Le combat continue »
Partie à la retraite en mars 2025, après près de quarante années au service de la justice, Ghada Aoun n’a jamais considéré que son combat était terminé. Dès son départ de la magistrature, elle avait affirmé que la retraite ne pouvait mettre fin à une lutte menée pendant toute une vie.
Sa publication sur X s’inscrit dans cette continuité. Elle n’est pas seulement un message de remerciement adressé à Omar Harfouch. Elle ressemble aussi à une réponse tardive aux campagnes qui avaient tenté de la discréditer, voire de l’isoler.
Voir aujourd’hui son action reconnue dans les pages d’un journal qui l’avait autrefois combattue constitue, pour elle, une forme de réhabilitation morale. Ce retournement illustre également les transformations internes qui semblent traverser Nidaa Al-Watan depuis son changement d’actionnariat et l’évolution progressive de sa ligne éditoriale.
Pour Ghada Aoun, l’essentiel reste cependant ailleurs : dans la poursuite des enquêtes, la récupération des fonds qui auraient été détournés et la fin d’une impunité qui a profondément ébranlé la confiance des Libanais dans leurs institutions.
Son message se veut ainsi autant personnel que politique. Après les campagnes, les insultes et les tentatives de mise à l’écart, l’ancienne procureure continue de croire que la vérité peut finir par apparaître « comme la lumière ».
Et que, tôt ou tard, la nuit se dissipe et les chaînes se brisent.
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