Une enquête internationale coordonnée par Forbidden Stories révèle qu’entre janvier 2025 et août 2026, plus de 25 000 migrants ont été renvoyés des États-Unis non vers leur pays d’origine, mais vers des États tiers ayant conclu des accords, souvent secrets, avec l’administration Trump.
Arsaalan Saleh Fard avait fui l’Iran après avoir partagé en ligne des slogans de résistance au lendemain des manifestations consécutives à la mort de Mahsa Amini, et après s’être converti au christianisme. Visé par un mandat d’arrêt, il avait traversé le Venezuela, puis le Mexique, avant de se livrer aux autorités américaines près de San Diego en février 2025 pour demander l’asile. Dix jours plus tard, il se retrouvait à bord d’un avion à destination du Panama, un pays dont il ne parlait pas la langue et avec lequel il n’avait aucun lien. Il faisait partie des 299 migrants expulsés vers ce petit État d’Amérique centrale en trois vols organisés dans les premières semaines suivant l’investiture de Donald Trump. Aucun n’était panaméen.
Ce cas illustre l’une des pièces maîtresses de la politique migratoire du second mandat de Trump : l’expulsion vers des pays dits « tiers », c’est-à-dire des États qui ne sont ni le pays d’origine du migrant ni les États-Unis. Selon les données vérifiées dans le cadre de l’enquête « The Deportation Project », au moins 25 447 personnes ont été transférées de cette façon vers 28 pays différents entre le 20 janvier 2025 et le 31 août 2026, à bord d’au moins 105 vols identifiés. Ce chiffre est vraisemblablement sous-estimé : les transferts vers le Mexique, qui a absorbé environ 20 000 de ces expulsés, s’effectuent en grande partie par bus, rendant leur recensement difficile.
La géographie de ces renvois donne la mesure de l’ampleur du dispositif. Le Guatemala a accueilli près de 3 000 personnes. En Afrique, 34 migrants, dont des Vietnamiens et des Laotiens, ont été incarcérés dans la monarchie de l’Eswatini ; 63 autres, parmi lesquels des Cubains et des Brésiliens, ont été envoyés en Guinée équatoriale. Dans les Caraïbes, Sainte-Lucie a reçu un premier groupe de six personnes représentant cinq nationalités différentes : Cuba, Kirghizstan, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Jordanie et Indonésie.
Pour rendre possible ce réseau, l’administration américaine a profondément reconfiguré ses outils diplomatiques. Le département d’État, autrefois chargé de faciliter l’accueil des réfugiés sur le sol américain, s’est doté d’un « Bureau de la remigration » chargé de négocier des accords avec des gouvernements étrangers, en mobilisant à la fois des incitations financières et des pressions politiques. Des documents internes consultés dans le cadre de l’enquête font état d’au moins 410 millions de dollars engagés pour conclure ces arrangements. Au 31 août 2026, 35 États avaient signé de tels accords, dont 28 avaient déjà effectivement reçu des ressortissants de pays tiers. Le réseau continue de s’étendre : le 4 septembre, le Guyana a accueilli pour la première fois six ressortissants cubains et afghans.
L’administration Trump avait promis durant la campagne « la plus grande opération d’expulsion de l’histoire américaine », avec un objectif affiché d’un million de renvois en un an. La stratégie des pays tiers s’inscrit dans cet arsenal, notamment pour les personnes qui ne peuvent légalement pas être renvoyées dans leur État d’origine en raison des risques qu’elles y courraient. Dès février 2025, l’agence fédérale chargée de l’immigration et des douanes avait demandé à ses agents d’examiner plus systématiquement cette option.
Cette politique vient toutefois de subir un revers judiciaire significatif. Le 18 septembre 2026, une cour d’appel a confirmé l’annulation des directives encadrant ces expulsions vers des pays tiers, jugeant qu’elles ne garantissaient pas aux personnes concernées un délai de préavis suffisant ni la possibilité de contester leur transfert lorsqu’elles craignent des persécutions dans le pays de destination. L’administration pourrait encore porter l’affaire devant la Cour suprême.
Pour Arsaalan Saleh Fard, la décision judiciaire est venue trop tard. Après dix-huit mois passés au Panama sans autorisation de travail, sans ressources et sans maîtrise de l’espagnol, le jeune Iranien de 25 ans a finalement quitté le pays. Direction le Mexique, nouvelle étape d’un parcours que rien, à l’origine, ne destinait à traverser l’Amérique centrale.

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