À peine récompensés à la Mostra de Venise, Yuval Abraham et Rachel Szor sont désormais directement visés par le gouvernement israélien. Le ministre de la Culture, Miki Zohar, a annoncé vouloir retirer la nationalité israélienne aux deux réalisateurs de NAZA, documentaire consacré aux méthodes employées par l’armée et les services de renseignement israéliens dans la bande de Gaza. Il les accuse de « trahison envers l’État » et assure vouloir agir immédiatement.
Le documentaire avait déjà créé l’événement quelques jours plus tôt. Présenté le 10 septembre à la Mostra de Venise, NAZA avait reçu une ovation d’environ 25 minutes, avant de décrocher le prix spécial du jury lors du palmarès de cette 83e édition.
Miki Zohar veut « agir immédiatement »
Miki Zohar a lancé son offensive dimanche soir sur X. Le ministre qualifie NAZA de film « ignoble » et juge sa récompense à Venise « horrifiante ». Il accuse Yuval Abraham et Rachel Szor d’être prêts à nuire à leur propre pays afin d’obtenir une reconnaissance internationale.
« La haine de soi brûlante des créateurs, qui sont prêts à nuire à leur patrie afin de recevoir les applaudissements d’antisémites du monde entier, est inconcevable et constitue un acte de trahison envers l’État », a-t-il écrit.
Le ministre poursuit en annonçant clairement son intention : « En tant que ministre de la Culture, j’agirai immédiatement pour retirer la citoyenneté israélienne à ces créateurs méprisables pour trahison envers l’État. »
Miki Zohar relie également l’affaire à la réforme du financement du cinéma qu’il défend en Israël. Selon lui, les contribuables israéliens ne doivent pas financer des productions qui attaquent l’armée ou l’État.
Ben-Gvir aux réalisateurs : « Allez-vous-en ! »
La charge ne s’est pas limitée au ministre de la Culture. Itamar Ben-Gvir, ministre de la Sécurité nationale et figure de l’extrême droite israélienne, a lui aussi directement pris pour cible Yuval Abraham et Rachel Szor.
« Vous êtes une honte et un embarras pour tout le peuple d’Israël. Allez-vous-en ! », a-t-il lancé, avant d’ajouter : « Je suis certain que vos amis, c’est-à-dire nos ennemis du Hamas à Gaza, vous accueilleront à bras ouverts. »
Ces attaques politiques arrivent après plusieurs jours de polémique en Israël autour du contenu du documentaire et de sa réception spectaculaire à Venise.
24 militaires et membres du renseignement israéliens témoignent
D’une durée de 80 minutes, NAZA repose sur les témoignages anonymisés de 24 militaires, officiers et membres des services de renseignement israéliens. Les entretiens ont été réalisés secrètement pendant plusieurs années, principalement de nuit sur les toits de Tel-Aviv. Les visages et les voix des témoins ont été modifiés afin de protéger leur identité.
Le film décrit les dispositifs utilisés pour identifier et sélectionner les cibles dans la bande de Gaza. Plusieurs témoins racontent notamment le rôle de systèmes informatiques et d’outils utilisant l’intelligence artificielle dans le traitement des renseignements et la préparation des frappes.
Le terme « NAZA » renvoie, selon le documentaire, à un acronyme utilisé au sein de l’appareil militaire israélien pour désigner le nombre attendu de victimes civiles, considérées comme des « dommages collatéraux », lors d’une frappe.
Le film présente notamment le témoignage d’un militaire affirmant qu’une opération aurait pu être autorisée malgré une estimation allant jusqu’à 500 victimes civiles pour atteindre un membre du Hamas. Les réalisateurs présentent ces récits comme la démonstration d’un système dans lequel la mort de nombreux civils pouvait être intégrée aux décisions opérationnelles.
L’armée israélienne rejette catégoriquement les accusations
L’armée israélienne conteste le tableau dressé par le documentaire. Elle a rejeté les accusations selon lesquelles elle mènerait une politique de massacres systématiques de civils et critique le recours à des témoins anonymes dont elle affirme ne pouvoir vérifier ni l’identité ni les fonctions réelles.
Israël affirme cibler le Hamas et assure prendre des mesures destinées à réduire les pertes civiles. L’armée conteste également l’idée selon laquelle des systèmes d’intelligence artificielle décideraient seuls des frappes, assurant que les décisions opérationnelles restent prises par des personnels militaires.
C’est précisément la confrontation entre ces déclarations officielles et les témoignages de personnes affirmant avoir travaillé à l’intérieur du système que Yuval Abraham et Rachel Szor placent au centre de leur film.
Une ovation de 25 minutes puis le prix spécial du jury
NAZA avait été ajouté tardivement à la compétition officielle de la Mostra. Sa première projection publique, le 10 septembre dans la Sala Grande, s’est achevée par une ovation d’environ 25 minutes.
Deux jours plus tard, le documentaire a obtenu le prix spécial du jury. Yuval Abraham et Rachel Szor ont alors appelé à ce que le film puisse être vu largement, y compris en Israël.
L’accueil rappelle celui réservé lors de l’édition précédente à La Voix de Hind Rajab, ovationné pendant plus de 23 minutes à Venise, film consacré à la mort d’une fillette palestinienne de 5 ans dans la bande de Gaza.
Yuval Abraham et Rachel Szor déjà oscarisés avec No Other Land
Les deux cinéastes avaient déjà obtenu une reconnaissance internationale avec No Other Land. Aux côtés de Basel Adra et Hamdan Ballal, ils avaient remporté en 2025 l’Oscar du meilleur documentaire pour ce film consacré aux déplacements forcés de Palestiniens et aux violences en Cisjordanie occupée.
Avec NAZA, Yuval Abraham et Rachel Szor changent de terrain. Ils ne filment plus principalement les conséquences de la politique israélienne sur les Palestiniens, mais donnent la parole à des personnes ayant directement travaillé au sein de l’armée et des services de renseignement israéliens.
Cette particularité est au cœur du documentaire : les accusations reposent les témoignages de 24 personnes affirmant avoir participé, à différents niveaux, au fonctionnement du dispositif militaire israélien.
La récompense obtenue à Venise donne désormais au film une visibilité internationale supplémentaire. Après l’ovation d’environ 25 minutes reçue lors de sa présentation à la Mostra, le prix spécial du jury propulse NAZA bien au-delà du seul circuit des festivals.
