Le premier ministre canadien Mark Carney a réuni à Toronto plus de cent grands investisseurs mondiaux pour leur présenter le Canada comme un « havre de sécurité » dans un contexte de tensions commerciales avec Washington. Le sommet a débouché sur près de 500 milliards de dollars canadiens d’engagements annoncés en une journée.
L’objectif affiché est colossal : attirer mille milliards de dollars canadiens (720 milliards de dollars américains) d’investissements étrangers sur cinq ans. C’est la promesse que Mark Carney a portée devant les représentants de fonds gérant collectivement plus de 120 000 milliards de dollars canadiens d’actifs, réunis mardi à Toronto pour un sommet qu’il a lui-même convoqué.
Le premier ministre a présenté le Canada comme « parfaitement positionné pour construire dans le nouvel ordre économique mondial », en mettant en avant plus de 160 projets disponibles à l’investissement : centres de données, pipelines, extensions portuaires. Ottawa a également annoncé une série d’incitations fiscales, dont une mesure baptisée « méga déduction », et s’est engagé à ramener à un an le délai d’examen des grands projets. « Si nous devons dire non, un non rapide est nécessaire », a déclaré Carney.
Parmi les annonces les plus marquantes figure l’ouverture à l’investissement privé de quatre aéroports majeurs : Toronto, Vancouver, Montréal et Calgary. Le gouvernement fédéral conserverait la propriété des terrains et des actifs, mais céderait la gestion opérationnelle à des capitaux privés. Le premier ministre a estimé que cette mesure permettrait de lever plusieurs milliards de dollars, réinvestissables dans les infrastructures de transport régionales. Les syndicats ont vivement réagi. Lily Chang, de la Confédération des syndicats canadiens, a jugé qu’« au milieu d’une guerre commerciale, confier des infrastructures publiques rentables à des investisseurs privés est exactement la mauvaise décision ». Nick Barry-Shaw, du Conseil des Canadiens, a parlé d’un « sommet de la privatisation » et d’une vente du pays.
L’intelligence artificielle a concentré une part importante de l’intérêt des investisseurs. Aidan Gomez, cofondateur de la société d’IA Cohere, a souligné les atouts canadiens : climat froid, espace disponible et réseau électrique à faibles émissions, autant d’éléments favorables à l’implantation de centres de données. Dave McKay, directeur général de RBC, l’une des plus grandes banques du pays, a salué « une cohérence de message » entre le premier ministre et les dirigeants d’entreprise présents.
La veille du sommet, Carney avait tenu des réunions bilatérales avec des dirigeants de grandes sociétés financières, dont Larry Fink de BlackRock et Jon Gray, président de Blackstone.
Le contexte géopolitique pèse sur l’ensemble de la démarche. Depuis l’effondrement des négociations commerciales avec Washington le mois dernier, les deux pays s’échangent des tarifs douaniers et des déclarations hostiles. Mardi, de nouveaux droits américains sont entrés en vigueur sur plusieurs produits canadiens, tandis que des interdictions visant notamment l’alcool et les motos sont attendues la semaine prochaine. Carney a néanmoins tenu à ménager ses interlocuteurs américains présents dans la salle : « À nos amis américains, laissez-moi dire ceci : nous serons toujours voisins, et le Canada continuera d’être le partenaire le plus important des États-Unis dans de nombreux domaines clés. »
Des centaines de manifestants ont toutefois protesté devant le gala d’ouverture, accusant le gouvernement d’organiser une « grande braderie canadienne » au profit d’intérêts privés. Kai Nagata, du groupe Dogwood, a relevé que « la moitié des acheteurs invités à Toronto sont américains », estimant que chaque cession à des milliardaires américains rapprochait le Canada du statut de 51e État.
Après Toronto, Carney se rend en Europe, où il doit s’adresser au Parlement européen et engager des discussions en vue d’une « alliance unique de sécurité et économique » avec le bloc. McKay a résumé la logique de diversification à l’œuvre : « Les Canadiens ont trop longtemps regardé vers le sud. Ils s’éveillent aux opportunités en Asie et en Europe. »

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