Journaliste de formation et ancienne attachée parlementaire, elle s’installe ensuite en Hongrie, où elle travaille pour plusieurs institutions culturelles et politiques d’Europe centrale, se spécialisant dans l’histoire et la protection des minorités. Elle reprend plus tard ses études pour devenir linguiste, avec une thèse consacrée à Stéphane Mallarmé. C’est de ce parcours, entre terrain politique, monde de l’édition et recherche universitaire, qu’est née une écriture qu’elle affirme aujourd’hui pleinement.
AvatarS, son cinquième roman, se déroule dans un Paris proche du nôtre, mais légèrement futuriste : écrans géants, surveillance généralisée, violence urbaine banalisée… Trois histoires s’entremêlent. Celle d’Alice, jeune thérapeute confrontée à une disparition qui bouleverse son quotidien. Celle de Salomon, veuf octogénaire, qui mène en secret un projet lié à la mémoire de la Shoah. Et un troisième volet, plus mystérieux, où ces destins finissent par se rejoindre.
Le titre joue sur cette idée centrale : chacun porte un double, un « avatar », masque numérique de notre époque, mais aussi persistance d’une mémoire plus ancienne. Le roman avance ainsi, par bascules successives entre réalisme contemporain et conte quasi biblique, vers un geste final de transmission clandestine, en écho direct aux archives cachées du ghetto de Varsovie.
Laurène Thierry : Vous êtes philologue, vous avez travaillé dans des institutions européennes, puis dans l’édition et le journalisme, avant de devenir romancière. Qu’est-ce que ce parcours a apporté à votre écriture ?
Daniella Pinkstein : Quand on veut écrire sérieusement, il est toujours important d’avoir une idée du monde dans lequel on vit. Avoir travaillé dans des institutions européennes, avoir voyagé, avoir côtoyé des milieux différents : tout cela m’a permis d’être témoin de ce qui s’annonçait, dans un monde en pleine mutation. Mais j’ai toujours eu le sentiment d’être écrivain. C’est une vraie vocation. Un poète hongrois disait qu’il faut traverser mille vies différentes avant de pouvoir s’asseoir devant sa feuille.
Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire AvatarS ?
D’abord parce que j’écris, et ensuite parce que je me sens concernée par ce qui se passe dans le monde. Je pense que la littérature a son mot à dire et que l’art est essentiel aujourd’hui, plus encore qu’avant. On l’oublie avec les réseaux sociaux : à force d’être saturés d’images, on a l’impression de ne plus pouvoir attendre grand-chose de l’imagination. Mais au contraire, l’art est là pour nous soulever, nous donner plus de force, plus de discernement. AvatarS est né de cette question : qui sommes-nous, dans ce monde catastrophique, dans tout ce fracas ?
Dans AvatarS, vous explorez cette dualité entre qui l’on pourrait être et qui l’on devrait être, dans un monde qui se fracture. Vous avancez également que notre présent et notre futur sont conditionnés par le passé.
Forcément : chacun porte une histoire. Le passé n’est pas seulement le nôtre, c’est aussi un passé familial, historique, culturel et traditionnel. AvatarS, c’est l’histoire de trois personnes un peu perdues qui décident de sauver le monde. Pour cela, elles se réfèrent à une histoire qui est la leur, ainsi qu’à l’histoire littéraire. Je procède moi-même ainsi : en tant qu’écrivain, on s’inscrit, à contrario ou en accord, dans une lignée littéraire. À la fin d’AvatarS, il y a toute une liste d’auteurs que je mets en lumière, car eux aussi nous accompagnent dans cette épopée d’anti-héros qui tentent de sauver le monde.
Est-ce que le prénom du personnage principal, Alice, est un clin d’œil à Alice au pays des merveilles ?
Absolument. Il s’agit de passer de l’autre côté du miroir. Elle le dit elle-même. Au fil du récit, Alice comprend que l’humanité ne se divise pas seulement entre bourreaux, victimes et repentis. Elle est bien plus complexe. Mais dans tous les cas, il faut avoir le courage de choisir la vie, l’humilité et la bienveillance. Cela demande beaucoup de courage et ne rentre pas dans les clichés de repentance qu’on nous sert jusqu’à l’asphyxie. C’est peut-être ce que chacun devrait essayer de comprendre pour sauver le monde : passer de l’autre côté.
Vous vous êtes appuyée, dans vos recherches, sur la mémoire, notamment la mémoire juive de la Shoah. Est-ce une façon de parler d’une mémoire universelle ou vouliez-vous vraiment rendre hommage à la mémoire juive en particulier ?
Je n’ai pas voulu parler de la Shoah en tant que telle, même si le livre est dédié à Emmanuel Ringelblum, l’organisateur des archives clandestines du ghetto de Varsovie. Ce que j’ai trouvé dans ces archives, et c’est de là qu’est parti tout le roman, c’est un nombre impressionnant de jeunes écrivains capables d’écrire, en pleines ténèbres, ce qu’il reste de beau chez l’autre, chez l’humain, dans le sacré. Ils ont écrit des poèmes, de petites nouvelles. Il y a bien sûr là une mémoire juive, mais c’est surtout une mémoire de la dignité humaine dans des circonstances terrifiantes. Je me suis aussi beaucoup appuyée sur des écrits qui ne portent pas du tout sur la Shoah, mais sur la littérature yiddish d’avant-garde de cette époque, foisonnante et bouillonnante d’inventivité, de créativité et de gaieté. Après la Shoah, toute cette littérature disparaît presque du jour au lendemain.
Qu’attendez-vous de ce livre ? Y a-t-il un message particulier que vous souhaitez transmettre ?
Non, pas du tout. Ce que je voudrais, avant tout, c’est que ce soit un livre à l’inverse absolu de tout dogmatisme. Je ne veux pas donner de leçon, bien au contraire. Sans le lecteur, l’écrivain n’existe pas. C’est un couple. Aujourd’hui, on a du mal à s’entendre : sous couvert de « vivre-ensemble », on a plutôt tous envie de se déchirer les uns les autres. Je ne suis pas là pour dire ce qu’il faut penser et surtout pas pour prêcher la repentance. Le livre dit au contraire que nous sommes tous ensemble : qu’est-ce qu’on peut faire pour réfléchir tous ensemble, sereinement ? Moi, j’ai fait ma thèse sur Stéphane Mallarmé, pas sur la Shoah ni sur les écrivains juifs, mais sur la littérature. C’est elle qui m’intéresse. Le cinéaste Andreï Tarkovski disait que le jour où il n’y aurait plus de poètes, la société perdrait tout son sens. Il s’agit de ce coin de littérature qui peut être excessivement salvateur. Il ne donne pas de leçon. Aucun poète n’en donne.
Un de vos personnages dit, à propos de l’effondrement à venir, qu’il est convaincu qu’« un jour, tout s’effondrera ». Est-ce aussi votre conviction ? Pensez-vous que nos vies, en 2026, sont vides et vouées à attendre cette fin inéluctable ?
Non, c’est ce que l’on craint. Il y a un sentiment général qu’on va tous vers le chaos. Mais je vois aussi énormément de créativité autour de nous, un élan nouveau en train de naître. Il faut compter sur cet élan, sur les artistes. Il faut leur laisser plus de place et les aider. Je trouve que le monde artistique n’est pas du tout soutenu aujourd’hui. Il faut cesser de n’écouter que la télévision et les réseaux, et prêter davantage l’oreille aux artistes, qui sont très présents et font souvent des choses exceptionnelles.
Vous avez mis une Bible entre les mains de la prostituée. Est-ce une référence à Marie-Madeleine ? Pourquoi ce geste symbolique, confié précisément à cette femme ?
Il y a en effet plusieurs strates. AvatarS a été écrit avec deux temporalités : l’une profane, l’autre biblique. De temps en temps, ici ou là, une petite marque vient piquer le texte, qu’elle vienne de l’Ancien ou du Nouveau Testament. Le sacré compte beaucoup pour moi. Je pense qu’il est très important.
Peut-on vivre dans une société matérialiste, dépourvue de symboles et de spiritualité ?
Non, je ne crois pas. On court le risque des ténèbres, du chaos, de l’anarchie, de la haine de l’autre. C’est malheureusement ce que l’on a l’impression de vivre, avec toujours plus de violence. Mais je reste très optimiste. Le livre l’est aussi, malgré son ouverture sombre. Trois personnes finissent par sauver le monde, tout de même. Je crois qu’à un moment donné, la nécessité d’une spiritualité altruiste, envers soi comme envers l’autre, deviendra indispensable.
Pourquoi avoir écrit AvatarS avec un S majuscule à la fin ?
D’abord pour démarquer visuellement le titre. Et aussi pour accentuer le pluriel de ce que l’on est, de ce qu’on peut être : des époques, des personnalités, des identités différentes, jusqu’à ce que la bonne se lève enfin contre ce chaos. C’était surtout un jeu visuel, de la même façon que j’ai intégré, dans le roman, de très bons photographes. Je crois qu’il est bon de détourner un peu le regard, que tout ne passe pas uniquement par le langage.
Justement, pourquoi avoir ajouté ces photographies à la fin des chapitres ?
D’abord pour offrir une respiration : c’est un roman dense, assez long, et il y avait des moments où il fallait pouvoir poser le regard ailleurs. Ce sont aussi, et surtout, de très bons photographes, reconnus. Ensuite, parce que je pense, comme nous le disions au début de cet entretien, que l’art est essentiel. J’ai voulu croiser les regards, le mien avec le leur.
Le photographe dont l’image figure en couverture s’appelle Philip-Lorca diCorcia. C’est un Américain qui réalise des photographies d’une beauté froide, presque invraisemblable, sur notre époque : de véritables arrêts sur image d’un moment, d’un temps, mais aussi de la solitude qui le traverse.
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