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Felipe VI à Ceuta : une visite royale au carrefour de la diplomatie et de la crise migratoire

Felipe VI à Ceuta : une visite royale au carrefour de la diplomatie et de la crise migratoire
Felipe VI à Ceuta : une visite royale au carrefour de la diplomatie et de la crise migratoire

Le roi d’Espagne se rend pour la première fois à Ceuta depuis son accession au trône, trois mois après une crise migratoire sans précédent qui a mis à rude épreuve les relations entre Madrid et Rabat. Un déplacement chargé de symboles, scruté des deux côtés de la Méditerranée.

Quarante-huit heures avant l’arrivée du souverain, les autorités ont procédé dimanche au démantèlement du dernier camp de migrants installé dans le centre historique de Ceuta. Des dizaines de policiers et de soldats ont investi le quartier pour faire place nette, signe de l’importance accordée à ce déplacement royal, le premier de Felipe VI dans l’enclave depuis qu’il a accédé au trône en 2014.

Le programme prévu mardi mêle gestes symboliques et rencontres institutionnelles : visite à la mairie et dans des établissements scolaires, cérémonie religieuse en hommage aux migrants décédés, échanges avec la société civile. Le roi poursuivra sa tournée mercredi à Melilla, l’autre ville autonome espagnole située sur le continent africain, à quelque 500 kilomètres de Ceuta.

Ce déplacement intervient dans un calendrier particulièrement tendu. Moins de trois mois se sont écoulés depuis l’afflux massif de plus de 72 000 migrants en provenance du Maroc, une crise qui a exposé au grand jour les frictions entre le gouvernement central de Pedro Sanchez et les autorités locales, notamment sur la prise en charge des mineurs isolés. Si la grande majorité des personnes entrées dans l’enclave l’ont quittée ou ont été renvoyées rapidement, plusieurs milliers demeurent sur ce territoire de 18 km², souvent dans les rues ou dans les collines périphériques, malgré l’ouverture de centres d’accueil par Madrid.

Dans le centre historique, où les drapeaux espagnols sont nombreux et où le slogan « Ceuta n’est pas à vendre, Ceuta se défend » s’affiche sur les murs, les migrants se font discrets mais la présence policière renforcée rappelle que la situation reste hors du commun. « Bien sûr que cela affecte un peu la coexistence. Et ce que nous voulons tous, musulmans, hindous, juifs et chrétiens, c’est qu’ils partent et nous laissent vivre, parce qu’ils ne peuvent pas rester ici. Ils sont entrés illégalement », confie Gema Miralles, esthéticienne de 54 ans.

La visite du roi s’inscrit aussi dans un contexte politique intérieur délicat : des élections législatives anticipées sont prévues en Espagne dans un mois et demi. La veille de l’arrivée de Felipe VI, le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, et le leader du parti d’extrême droite Vox, Santiago Abascal, se sont rendus ensemble dans l’enclave pour accabler le gouvernement socialiste, qu’ils accusent d’avoir favorisé un « appel d’air » par sa politique de régularisation des sans-papiers.

Au-delà du soutien affiché à une population éprouvée, la présence du roi, symbole de l’unité de l’État espagnol, constitue une réaffirmation implicite de la souveraineté de Madrid sur Ceuta et Melilla. Ces deux enclaves sont revendiquées par le Maroc depuis son indépendance en 1956, et chaque crise migratoire rouvre cette plaie diplomatique. Des rapports de police espagnols ont mis en cause les autorités marocaines pour leur supposé laxisme lors de la vague de juillet, des accusations rejetées par Rabat mais aussi par Pedro Sanchez lui-même.

La précédente visite d’un souverain espagnol à Ceuta, celle de Juan Carlos Ier en 2007, avait provoqué un incident diplomatique majeur : le Maroc avait rappelé son ambassadeur à Madrid pour consultations. Cette fois, une nouvelle brouille semble moins probable. Des sources diplomatiques et militaires citées par le quotidien El País indiquent que le déplacement de Felipe VI aurait reçu l’aval de Mohammed VI, une information que ni Rabat ni Madrid n’ont confirmée officiellement.

Le roi du Maroc s’est exprimé pour la première fois sur la crise le 9 octobre, devant le Parlement, en défendant le « partenariat » avec l’Espagne tout en rejetant toute tentative de « pression » ou de « chantage ». « Face aux déclarations irresponsables de certains milieux politiques et médiatiques et à leur instrumentalisation flagrante de la situation, nous affirmons que le partenariat est un choix souverain et un engagement volontaire, qui ne saurait faire l’objet d’aucune pression ou menace, ni d’aucun chantage », a-t-il déclaré. Dans l’opinion marocaine, le geste royal espagnol est néanmoins perçu avec hostilité par une partie de la population. « C’est de la provocation ! En tant que roi, il ne devrait pas venir dans une ville occupée. Les Marocains ne vont pas oublier », a lancé un habitant de Casablanca sur les ondes de RFI.

La relation entre Madrid et Rabat repose sur un équilibre fragile, renforcé en 2023 lorsque l’Espagne a apporté son soutien au plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental. La visite de Felipe VI constituera un nouveau test de la solidité de ce partenariat, dans un contexte où les crises migratoires à répétition sont analysées par les experts comme autant d’instruments de pression diplomatique aux mains du royaume chérifien.

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