Depuis l’arrivée au pouvoir de Peter Magyar en mai, la Hongrie a opéré un virage radical vis-à-vis de Moscou. L’expulsion de dix diplomates russes, accusés d’activités incompatibles avec la Convention de Vienne, marque la rupture la plus nette avec des décennies de complaisance envers le Kremlin.
Pendant des années, aucun État membre de l’Union européenne n’entretenait des liens aussi étroits avec la Russie que la Hongrie de Viktor Orban. L’ancien premier ministre, surnommé « le caniche de Poutine » ou « agent du Kremlin », avait fait de Budapest une capitale quasi-amie de Moscou, au point que les services secrets russes y opéraient largement sans entrave. En février dernier, il avait même été révélé que l’ancien ministre des Affaires étrangères Peter Szijjarto avait transmis des informations confidentielles issues de réunions de l’UE à son homologue russe Sergueï Lavrov.
Tout cela appartient désormais au passé. Depuis que Peter Magyar a pris la tête du gouvernement en mai, la Hongrie a officiellement désigné la Russie comme une menace pour sa sécurité nationale et critiqué à plusieurs reprises la guerre d’agression menée contre l’Ukraine. Cette semaine, Budapest a franchi un pas supplémentaire en expulsant dix membres du personnel de l’ambassade russe pour des activités « inacceptables pour des diplomates au regard de la Convention de Vienne », selon les termes de la ministre des Affaires étrangères Anita Orban, sans lien de parenté avec l’ancien premier ministre.
La formulation, volontairement vague, est généralement comprise comme une désignation implicite d’agents de renseignement. La ministre a précisé que cette décision « protège la sécurité et la souveraineté de la Hongrie » et qu’elle « n’implique pas une rupture des relations diplomatiques avec la Russie », Budapest entendant poursuivre « le dialogue nécessaire, fondé sur le respect mutuel ».
Pour les experts, la portée du geste dépasse largement le cadre diplomatique ordinaire. L’analyste des services secrets Peter Tarjani a qualifié la décision de « grave affaire de renseignement » et non de simple conflit diplomatique, estimant que la Hongrie rejoignait ainsi « le courant dominant de la politique de sécurité de ses alliés ». Le politologue Andras Racz, spécialiste hongrois de la Russie, a rappelé que Budapest était le seul membre de l’UE et de l’OTAN à ne pas avoir procédé à une telle expulsion ces dernières années, ajoutant que cette mesure « aurait vraiment dû être prise il y a quatre ans et demi » et que « la Hongrie règle maintenant sa vieille dette envers ses alliés ».
L’ancien directeur adjoint du service de renseignement extérieur hongrois, Andras Telkes, a pour sa part souligné dans le journal Nepszava que l’expulsion de dix personnes révèle une présence russe « très profonde » dans le pays. Il a salué l’effet bénéfique de cette décision sur la confiance des services alliés de l’OTAN envers Budapest, tout en mesurant la gravité du signal envoyé : « Expulser deux ou trois personnes aurait été un signe. En expulser dix, c’est déjà la guerre. »
La réaction de Moscou n’a pas tardé. La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères a dénoncé un « lobby russophobe à Budapest » et annoncé une réponse « dure et douloureuse ». Le député russe Andreï Kolesnik, membre de la commission de défense de la Douma, a évoqué la possibilité de couper les livraisons de gaz à la Hongrie.
Cette menace énergétique n’est pas nouvelle. Sous Orban, la dépendance au gaz russe avait longtemps servi de justification à la politique pro-Kremlin de Budapest, même si l’argument de la compétitivité du gaz russe a depuis été démenti. L’extension de la centrale nucléaire de Paks avec le soutien russe continuera par ailleurs de peser sur les finances hongroises pendant des décennies.
La victoire électorale de Peter Magyar et de son parti Tisza au printemps s’est construite sur une orientation résolument pro-européenne et pro-occidentale. Lors des meetings de campagne, des cris spontanés de « Russes, rentrez chez vous » avaient retenti dans les foules. Magyar et ses proches sont convaincus que la Hongrie n’a sa place qu’en Europe et que les relations avec Moscou doivent rester purement pragmatiques et limitées.

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