Avec la nouvelle flambée des prix à la pompe, certains automobilistes cherchent toutes les solutions possibles pour réduire la facture. Alors que le prix moyen du gazole a récemment dépassé 2,39€ le litre, une pratique refait surface sur les réseaux sociaux : verser directement de l’huile de colza achetée au supermarché dans le réservoir d’une voiture diesel.
Sur certaines vidéos, l’opération paraît déconcertante de simplicité. Quelques bouteilles d’huile alimentaire sont versées dans le réservoir, le moteur démarre et la voiture roule. Avec une huile de colza vendue autour de 1,50€ le litre dans certaines grandes surfaces, la différence de prix peut sembler suffisamment importante pour tenter l’expérience. Mais le fait qu’un moteur fonctionne immédiatement ne signifie pas qu’il puisse supporter durablement ce carburant.
Oui, un moteur diesel peut brûler de l’huile de colza
Sur le plan purement mécanique, l’idée n’est pas absurde. Un moteur diesel fonctionne par auto-inflammation : le carburant injecté dans de l’air fortement comprimé et chauffé s’enflamme sans avoir besoin de bougie d’allumage.
L’huile de colza possède elle aussi un pouvoir énergétique suffisant pour brûler dans ces conditions. Voilà pourquoi certaines voitures diesel peuvent effectivement démarrer et rouler après que leur propriétaire a ajouté de l’huile végétale dans le réservoir.
Le principe est d’ailleurs connu depuis longtemps. Les huiles végétales ont été expérimentées comme carburants pour les moteurs diesel bien avant l’apparition des vidéos sur TikTok ou Instagram. Mais entre réussir à faire tourner un moteur quelques kilomètres et utiliser quotidiennement de l’huile de cuisine à la place du gazole, la différence est considérable.
L’huile de colza est beaucoup plus épaisse que le gazole
Le principal problème vient de la viscosité. À température ambiante, l’huile de colza est nettement plus épaisse que le gazole. Or le système d’injection d’un moteur diesel est conçu pour pulvériser le carburant sous la forme de gouttelettes extrêmement fines.
Avec un liquide beaucoup plus visqueux, cette pulvérisation peut être moins efficace. La combustion devient alors moins homogène et des résidus peuvent progressivement se former dans les injecteurs, sur les pistons ou dans la chambre de combustion.
Une partie de l’huile mal brûlée peut également contribuer à la formation de dépôts et, dans certaines circonstances, contaminer l’huile moteur. Le phénomène devient encore plus problématique lorsque les températures baissent, puisque l’huile végétale s’épaissit davantage lorsqu’elle est froide.
Les vieux diesels supportent mieux l’expérience
C’est principalement sur d’anciens moteurs diesel à injection mécanique que l’on retrouve des automobilistes utilisant de l’huile végétale, pure ou mélangée au gazole. Leur système d’alimentation est beaucoup plus simple que celui des voitures actuelles et fonctionne à des pressions nettement moins élevées.
Certains anciens blocs diesel peuvent ainsi continuer à fonctionner avec une proportion importante d’huile végétale. Cela explique pourquoi des automobilistes affirment parfois avoir parcouru plusieurs milliers de kilomètres de cette manière.
Mais tous les anciens moteurs ne réagissent pas de la même façon. La pompe à injection, les injecteurs, les joints et le circuit d’alimentation n’ont pas nécessairement été conçus pour travailler avec un carburant possédant les caractéristiques de l’huile alimentaire.
Sur un diesel moderne, l’opération devient beaucoup plus risquée
Les moteurs diesel récents fonctionnent avec des systèmes d’injection extrêmement sophistiqués. Avec le common rail, le carburant est envoyé aux injecteurs à des pressions pouvant atteindre plusieurs milliers de bars et les quantités injectées sont calculées avec une grande précision par l’électronique. La viscosité, la qualité et les propriétés du carburant deviennent donc essentielles.
Verser de l’huile de colza alimentaire dans un diesel moderne peut perturber la pulvérisation du carburant et favoriser l’encrassement des injecteurs. La pompe haute pression peut également être exposée à des contraintes pour lesquelles elle n’a pas été conçue.
Les conséquences peuvent ensuite toucher les systèmes antipollution. Un moteur qui brûle imparfaitement son carburant produit davantage de résidus susceptibles d’encrasser la vanne EGR ou le filtre à particules. Une économie de quelques dizaines d’euros sur plusieurs pleins peut ainsi déboucher sur une réparation atteignant plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d’euros.
Pourquoi certains automobilistes chauffent l’huile
Les véhicules réellement adaptés à l’utilisation d’huile végétale ne se contentent généralement pas d’une bouteille versée directement dans le réservoir.
Certains montages disposent d’un second réservoir et d’un dispositif permettant de chauffer l’huile. En augmentant sa température, sa viscosité diminue et elle se rapproche davantage de celle du gazole.
Le véhicule démarre alors au gazole. Lorsque le moteur et le circuit sont suffisamment chauds, l’alimentation peut basculer sur l’huile végétale. Avant l’arrêt, le conducteur repasse au gazole afin de purger le circuit et d’éviter que de l’huile froide et épaisse reste dans les injecteurs.
Une installation de ce type montre bien la différence entre un véhicule spécifiquement adapté à l’huile végétale et le simple fait de vider quelques bouteilles achetées au supermarché dans un réservoir.
Et si on n’en met que 10% ou 20% ?
Le mélange avec du gazole réduit naturellement la viscosité par rapport à une utilisation à 100% d’huile de colza. C’est pourquoi certains propriétaires d’anciens diesels utilisent des proportions limitées d’huile végétale.
Mais il n’existe pas de pourcentage universel garantissant l’absence de problème. Le résultat dépend du moteur, de son système d’injection, de la pompe utilisée, de la température extérieure et de l’état mécanique du véhicule.
Une proportion tolérée par un vieux diesel atmosphérique à pompe mécanique ne peut donc pas être transposée automatiquement à un moteur common rail récent.
Huile de colza et biodiesel : attention à la confusion
Le fait que du biodiesel puisse être fabriqué à partir de colza entretient une confusion importante. Le biodiesel utilisé comme carburant n’est pourtant pas simplement de l’huile alimentaire versée telle quelle dans un réservoir.
L’huile végétale est transformée chimiquement, notamment afin d’obtenir des esters possédant des caractéristiques beaucoup plus compatibles avec les moteurs diesel. Leur viscosité est notamment très inférieure à celle de l’huile de colza brute.
Le gazole distribué dans les stations-service peut déjà contenir une proportion de biocarburant. Cela ne signifie donc pas qu’une bouteille d’huile alimentaire constitue l’équivalent du biodiesel incorporé au carburant commercialisé à la pompe.
La hausse du carburant pousse les automobilistes à chercher toujours moins cher
La multiplication de ces vidéos intervient alors que le coût du carburant pèse de nouveau fortement sur le budget des automobilistes. Nous avions déjà constaté cet été jusqu’où certains étaient prêts à aller pour payer moins cher : notre enquête en caméra cachée avait permis d’infiltrer un trafic de carburant volé, avec notamment du diesel proposé à des tarifs très inférieurs à ceux des stations-service.
Depuis, la facture a encore augmenté. Lorsque le gazole avait atteint 2,22€ le litre, le plein coûtait déjà 17,50€ de plus qu’en juillet. Le passage au-dessus de 2,39€ explique donc pourquoi des solutions jusqu’alors marginales trouvent aujourd’hui un nouvel écho sur les réseaux sociaux.
Peut-on légalement rouler à l’huile de colza en France ?
Il faut enfin distinguer ce qui est techniquement possible de ce qui est autorisé. En France, l’utilisation d’huiles végétales pures comme carburant est soumise à un cadre réglementaire précis et n’est pas librement autorisée pour l’ensemble des voitures particulières.
Certains usages professionnels et certaines catégories de véhicules peuvent bénéficier de dispositions particulières, mais acheter de l’huile alimentaire en grande surface pour remplacer librement le gazole d’une voiture personnelle ne revient pas à utiliser un carburant routier ordinaire homologué.
La question ne concerne donc pas seulement la mécanique. Le carburant utilisé sur route est également soumis à des règles fiscales, techniques et environnementales.
Alors, mettre de l’huile de colza dans son diesel, ça marche ou pas ?
Oui, un moteur diesel peut réellement fonctionner avec de l’huile de colza. Les vidéos montrant une voiture qui démarre après avoir reçu de l’huile alimentaire ne sont donc pas nécessairement truquées.
Mais elles ne montrent généralement que le résultat immédiat. Elles ne permettent pas de savoir dans quel état se trouveront les injecteurs, la pompe, le filtre à particules ou le moteur plusieurs milliers de kilomètres plus tard.
Sur certains vieux diesels, l’huile végétale peut être utilisée dans des conditions particulières et parfois avec des adaptations. Sur un diesel moderne à injection haute pression, verser directement de l’huile de colza alimentaire dans le réservoir constitue en revanche un pari mécanique particulièrement risqué.
À 1,50€ environ le litre, l’économie paraît séduisante face à un gazole dépassant les 2€. Mais quelques dizaines d’euros économisés à la pompe peuvent rapidement disparaître si le système d’injection ou le dispositif antipollution doit ensuite être réparé.
