Le nouveau milliardaire préféré des plateaux télé… Il aura fallu quelques jours à MC Pao pour passer de l’anonymat à une omniprésence assez sidérante sur les plateaux de télévision. Le milliardaire italien Paolo Rotelli, ou plus précisément héritier d’une fortune colossale, prétendu rappeur sous le nom de MC Pao, est désormais partout. Il provoque, raconte sa fortune qui lui est tombée du ciel, son mode de vie, ses rapports humiliants avec les femmes, le tout sans véritables convictions, tandis que les chaînes semblent se battre pour obtenir leur part de ce nouveau phénomène médiatique.
Le problème n’est évidemment pas qu’il soit milliardaire. La richesse n’est ni une maladie ni un crime. Je n’ai rien contre les entrepreneurs, les grandes fortunes ou ceux qui réussissent financièrement. Mais posséder des milliards ne donne pas automatiquement une compétence en économie, en politique, en culture, en histoire ou sur les questions de société, surtout lorsqu’on en a hérité, ce qui mériterait un peu plus d’humilité. Or, ce qui frappe dans ses interventions, c’est la facilité avec laquelle la fortune semble se transformer en autorité intellectuelle. Et, plus encore, c’est l’absence de contradiction.
«Sans les milliardaires, il n’y aurait pas Apple». Vraiment ?
MC Pao répète sur les plateaux une idée qui mériterait pourtant une véritable discussion : sans les milliardaires, il n’y aurait pas Apple, Uber, Deliveroo, Amazon, Tesla et toutes ces grandes entreprises. Ce qui m’étonne n’est pas qu’il le dise. Ce qui m’étonne, c’est que personne ne semble lui répondre sur le fond. Car son raisonnement inverse complètement le rapport entre le capital et le travail.
Apple n’existe pas parce qu’un milliardaire aurait, à lui seul, fabriqué l’iPhone. Amazon ne fonctionne pas parce qu’un milliardaire aurait préparé personnellement des millions de colis. Tesla ne produit pas ses voitures parce qu’Elon Musk serait devenu ouvrier dans ses usines. Uber et Deliveroo ne pourraient pas fonctionner sans leurs chauffeurs, leurs livreurs, leurs ingénieurs, leurs développeurs et tous ceux qui font tourner quotidiennement ces entreprises.
Derrière chaque grande fortune, il y a «d’abord» une immense quantité de travail humain. Des femmes et des hommes qui produisent, développent, transportent, vendent… Ce sont eux qui permettent à une entreprise de générer du chiffre d’affaires et des bénéfices. Et c’est précisément la concentration d’une partie de cette valeur sous forme de capital, d’actions et de dividendes qui peut faire de certains dirigeants ou actionnaires des milliardaires.
Il faudrait donc presque retourner complètement la phrase de MC Pao : ce n’est pas « grâce aux milliardaires » que ces entreprises existent ; ce sont les entreprises et surtout le travail de ceux qui les font fonctionner qui ont produit les fortunes des milliardaires.
Alors oui, les milliardaires « donnent » du travail aux autres. Mais la vraie question est de savoir comment la richesse produite collectivement est répartie entre ceux qui travaillent et ceux qui détiennent le capital. Car lorsque des salariés travaillent pour des revenus qui restent très éloignés de la valeur économique qu’ils contribuent à produire, tandis que les propriétaires du capital voient leur patrimoine exploser avec la valorisation de l’entreprise, il devient assez étrange de raconter que toute la richesse vient du milliardaire. Le milliardaire possède une part de la richesse créée par le système économique, mais il ne la crée pas seul.
20 femmes : où est passée l’égalité ?
Puis vient cette déclaration de MC Pao expliquant qu’il vit avec une vingtaine de femmes, dont une compagne principale qui partagerait sa vie depuis 12 ans. La vidéo a d’ailleurs été largement mise en avant par W9 elle-même.
Juridiquement, soyons précis : vivre avec plusieurs partenaires n’est pas interdit en France. Ce qui est interdit, c’est la polygamie matrimoniale. Mais la question que cette déclaration soulève est beaucoup plus large que la simple question juridique. Elle concerne l’image de la femme que l’on choisit de présenter à des millions de téléspectateurs.
Les femmes françaises n’ont pas obtenu leur liberté et leur égalité en un claquement de doigts. Elles se sont battues pendant des générations pour pouvoir étudier, travailler, disposer de leur argent, choisir leur vie, décider de leur sexualité, quitter un conjoint violent, accéder aux responsabilités et ne plus être considérées comme la propriété d’un homme.
Alors, dans ce contexte, je pose simplement une question : comment peut-on laisser passer sans véritable contradiction la présentation de 20 femmes comme une forme de réussite personnelle, de puissance ou de privilège, simplement parce que celui qui parle possède des milliards ?
Je ne connais pas ces femmes. Je ne connais pas leur vie privée et je ne prétends certainement pas savoir pourquoi elles sont avec lui. Il serait donc injuste d’affirmer qu’elles seraient nécessairement intéressées par son argent. Mais ce que nous pouvons juger, c’est le spectacle médiatique lui-même et le message qu’il véhicule. Une femme ne devrait jamais devenir un signe extérieur de richesse.
Et si ce discours avait été tenu par un autre homme ?
Il est impossible de ne pas s’interroger sur le deux poids, deux mesures que cette intervention pourrait provoquer. Imaginons simplement qu’un homme de confession musulmane arrive sur un plateau de télévision français et déclare fièrement : «J’ai 20 compagnes». On peut facilement imaginer le scandale médiatique qui suivrait, les débats sur la polygamie, la condition féminine, l’islam, l’intégration et les valeurs de la République. Alors pourquoi ce discours serait-il soudainement acceptable parce que celui qui le tient est chrétien ?
Il ne s’agit évidemment pas de faire de la religion un critère de jugement. C’est exactement l’inverse : les mêmes principes doivent s’appliquer à tous. Ce qui serait présenté comme une provocation intolérable chez l’un ne devrait pas devenir une fantaisie sympathique chez l’autre simplement parce qu’il est milliardaire et que son image est différente. La liberté individuelle est la même pour tous. Le respect de la femme aussi.
Où sont les femmes des plateaux ?
C’est là que le silence de certaines émissions m’interpelle particulièrement. Chez Cyril Hanouna, dans Tout beau, tout n9uf, Géraldine Maillet, Valérie Bénaïm et d’autres chroniqueuses font partie de cette équipe qui commente quotidiennement l’actualité et les phénomènes de société. Géraldine Maillet a d’ailleurs pris la parole sur MC Pao sur un autre sujet dans l’émission, preuve qu’elle fait partie de ceux qui l’ont côtoyé directement sur le plateau. Je ne veux pas leur attribuer des propos qu’elles n’ont pas tenus ni prétendre connaître ce qui s’est dit hors antenne. Mais une question mérite d’être posée : où est la contradiction lorsque l’on présente ainsi la femme ? Pourquoi faudrait-il rire d’une situation que l’on condamnerait probablement dans un autre contexte ? Est-ce parce qu’il est riche ? Parce qu’il fait le buzz, parce qu’il peut payer un jet privé, un hôtel à 15 000 euros la nuit et arriver sur un plateau avec des bijoux qui valent une fortune ?
Si une femme est présentée comme un accessoire de réussite masculine, les femmes elles-mêmes devraient être les premières à pouvoir poser la question. Et cela ne signifie pas qu’elles doivent condamner la vie privée de MC Pao. Cela signifie simplement qu’elles peuvent rappeler que l’émancipation féminine n’est pas un sujet secondaire que l’on range au placard lorsqu’un milliardaire entre sur le plateau.
Le milliardaire n’est pas le nouveau philosophe du rap
Il y a enfin la question de la culture et de la musique. MC Pao se présente comme rappeur, producteur et artiste. Je respecte sincèrement tous ceux qui créent, et je respecte le rap comme une véritable culture musicale et littéraire. Le rap demande une écriture, un rythme, des rimes, une construction, une personnalité et une véritable capacité à faire entrer les mots dans la musique. On peut aimer ou ne pas aimer un artiste, mais il existe une exigence artistique. À mes oreilles, ce que j’ai entendu de MC Pao ne possède pas cette musicalité, cette poésie ou cette profondeur qui me permettraient de le considérer comme un musicien accompli.
Le vrai problème, c’est la télévision
Au fond, ce qui m’interpelle le plus n’est peut-être même pas MC Pao. C’est la télévision française trop complaisante et sans contradiction. Qu’un milliardaire ait envie de raconter sa vie, de défendre le capitalisme, de faire du rap, de parler de ses femmes ou de montrer ses bijoux, c’est son droit. Mais qu’un système médiatique entier transforme ces éléments en événement permanent sans apporter systématiquement de contradiction sérieuse est beaucoup plus préoccupant.
Une télévision digne de ce nom devrait lui demander ce que deviennent les salariés derrière les milliards de chiffre d’affaires. Elle devrait lui demander quelle part de la richesse produite revient au travail et quelle part revient au capital. Elle devrait l’interroger sur la place des femmes dans son discours. Elle devrait lui demander ce qu’il entend exactement par « créer » une entreprise et quel rôle jouent les milliers de personnes qui la font fonctionner. Elle devrait également être capable de lui dire qu’être milliardaire n’est pas un diplôme de culture générale.
À quelques mois d’une nouvelle bataille électorale, cette responsabilité est encore plus importante. Les Français n’ont pas besoin qu’on leur apprenne à détester les riches. Ils ont besoin qu’on leur explique comment fonctionne réellement l’économie, pourquoi certains deviennent immensément riches pendant que d’autres travaillent sans parvenir à vivre correctement, et quelle responsabilité les grandes fortunes ont dans cette société.
La France n’a pas besoin de guerre contre les milliardaires. Elle n’a pas non plus besoin de culte des milliardaires. Elle a besoin de vérité, de contradiction et de mesure. Car le véritable danger n’est pas qu’un milliardaire soit riche. Le véritable danger commence lorsque sa richesse lui permet d’acheter quelque chose de beaucoup plus précieux que des bijoux, des voitures ou des jets privés : le silence de ceux qui devraient lui répondre…

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