L’Europe réarme. Pas par goût des dépenses militaires, mais parce qu’elle a peur. Et parce qu’elle découvre, un peu brutalement, qu’elle ne pourra peut-être pas compter éternellement sur l’Amérique pour garantir sa sécurité.
La guerre en Ukraine a fait voler en éclats beaucoup de certitudes. La Russie a montré qu’elle était prête à employer la force pour modifier des frontières, à brandir la menace nucléaire et à s’installer dans une confrontation durable avec les Occidentaux. En face, les Européens augmentent leurs budgets de défense, fortifient leur flanc oriental et continuent d’armer Kiev. Mais la question décisive reste entière : si l’équilibre actuel se fissure, qui protégera vraiment l’Europe demain ?
Dans ce nouveau décor, la France possède ce que ses voisins n’ont pas. Depuis le Brexit, elle est la seule puissance nucléaire de l’Union européenne. Elle a une armée projetable, une industrie de défense complète, un siège permanent au Conseil de sécurité et une diplomatie qui garde une marge de manœuvre. Paris n’est pas le chef naturel de l’Europe. Mais penser la sécurité du continent sans la France devient difficile.
Le retour du nucléaire
Pendant des décennies, la dissuasion française a d’abord été une affaire nationale. Sa raison d’être reste la même : protéger les intérêts vitaux du pays et garantir au président une liberté de décision ultime. Le principe n’a pas changé. L’environnement, lui, si.
À Varsovie, Tallinn, Riga ou Bucarest, la guerre en Ukraine n’est pas lointaine. Elle confirme une menace que ces pays jugent durable : chars, cyberattaques, sabotage, désinformation, provocations militaires ou chantage politique. Le scénario rêvé de Moscou serait une Europe inquiète, divisée et hésitante.
Le parapluie nucléaire américain reste central. Mais les incertitudes politiques aux États-Unis ont remis sur la table une question que beaucoup préféraient laisser de côté : et si, un jour, les Européens devaient prendre une part bien plus grande de leur propre défense ?
C’est là que la France peut peser. Il ne s’agit pas de remplacer les États-Unis : son arsenal n’a ni la même taille ni la même fonction. Mais la dissuasion française ajoute une donnée au calcul d’un adversaire. Dans une crise nucléaire, cette incertitude compte.
Paris pourrait donc être conduit à ouvrir un débat longtemps considéré comme presque intouchable : jusqu’où les intérêts vitaux de la France peuvent-ils, demain, se confondre avec la sécurité de ses partenaires européens ?
La question dérange. Elle n’en devient pas moins difficile à éviter.
Kaliningrad, la bombe à retardement
La menace russe ne s’arrête évidemment pas aux seuls pays qui partagent une frontière avec la Russie. Kaliningrad en est l’exemple le plus évident. Coincée entre la Pologne et la Lituanie, l’enclave russe est l’un des points militaires les plus sensibles d’Europe. Moscou y dispose de moyens capables de peser directement sur le flanc oriental de l’OTAN.
Pour Varsovie ou Vilnius, le danger est immédiat. Pour Paris, il est plus lointain, mais reste stratégique. Kaliningrad rappelle surtout ceci : dans une Europe aussi tendue, il n’existe pratiquement plus de crise vraiment « locale ». Un incident dans la Baltique peut vite devenir une affaire de l’Alliance entière.
La France ne peut donc pas traiter ce dossier comme un problème périphérique.
Parler à Moscou oui, mais en position de force
Paris dispose aussi d’un autre levier : une tradition de dialogue stratégique avec Moscou. La France a longtemps cherché à conserver une parole distincte de celle de Washington. Cette marge s’est réduite, mais elle n’a pas complètement disparu. Elle peut redevenir utile. À une condition qui devrait être non négociable : ne jamais discuter de la sécurité des Européens en passant au-dessus de la tête des Européens concernés.
À l’Est, les initiatives françaises à destination de Vladimir Poutine ont parfois été très mal reçues. La crainte, notamment en Pologne et dans les pays baltes, est toujours la même : voir les grandes puissances chercher un compromis dont ils paieraient ensuite le prix.
Paris a donc le choix entre deux formes de leadership. La première est la plus visible : discours, concepts et grandes formules sur « l’autonomie stratégique européenne ». La seconde est moins spectaculaire : écouter les alliés, renforcer le flanc Est, augmenter les capacités européennes et bâtir une stratégie acceptable pour ceux qui vivent au plus près de la menace. C’est cette voie qui peut donner du poids à la France.
Reprendre l’initiative
À terme, Paris pourrait porter un agenda européen assez lisible, autour de trois exigences : davantage de défense, une dissuasion crédible et une diplomatie capable, le moment venu, de préparer une sortie de crise.
La question des armes nucléaires russes à Kaliningrad s’inscrit dans cette logique. Personne n’imagine évidemment leur retrait sur simple demande européenne. Mais ce sujet pourrait entrer, demain, dans une négociation plus large sur les armements, la transparence militaire et la réduction des risques d’escalade.
L’Europe ne peut plus se contenter de répondre aux initiatives de Moscou. Elle doit décider ce qu’elle veut. C’est là que se trouve l’occasion française. Paris n’a pas intérêt à se proclamer patron de l’Europe ; il doit devenir difficilement contournable. Une force nucléaire. Une armée crédible. Une industrie capable de suivre. Une diplomatie qui garde sa liberté. Les outils existent. Reste à les inscrire dans un projet accepté par les autres Européens.
Car l’avenir de la sécurité européenne ne se décidera pas seulement à Washington, Moscou ou Kiev. Une partie de la réponse pourrait aussi se construire à Paris.

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