Alors que l’Europe se prépare à commémorer le 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale sur son sol, les liens autrefois indéfectibles entre les États-Unis et leurs alliés européens semblent de plus en plus fragiles. Le 8 mai 1945, jour de la capitulation de l’Allemagne nazie, reste gravé dans les mémoires comme le V-E Day — Victory in Europe Day — une victoire chèrement acquise grâce au sacrifice de millions de soldats, notamment américains. Mais dans un climat géopolitique tendu, les célébrations prennent une tonalité particulière cette année.
Marcel Schmetz, 91 ans, se souvient encore avec douleur du sang coulant des camions chargés des corps de soldats américains transportés jusqu’au cimetière militaire de Henri-Chapelle, en Belgique. « Si les Américains n’étaient pas venus, nous ne serions pas là », affirme-t-il. En hommage, il a transformé son entrepôt en musée, le Remember Museum 39-45, et accueille régulièrement des vétérans et leurs familles pour transmettre la mémoire de ce sacrifice.
En Normandie, Marie-Pascale Legrand veille depuis 2018 sur Charles Shay, vétéran américain de 100 ans ayant participé au débarquement du 6 juin 1944. « Leur sang est dans notre terre », confie-t-elle, émue. « Je me suis sentie éternellement redevable. Je devais faire quelque chose. »
Pourtant, à mesure que l’Europe rend hommage aux libérateurs de 1945, le lien transatlantique se tend. L’administration Trump a multiplié les critiques envers l’Union européenne, imposé des sanctions commerciales, et dénoncé une dépendance militaire excessive de l’Europe vis-à-vis de l’OTAN. Donald Trump a qualifié l’UE de bloc « créé pour arnaquer les États-Unis ». Une fracture symbolique pour une alliance autrefois fondée sur un combat commun contre le totalitarisme.
Dans les campagnes belges de l’Ardenne ou sur les plages normandes, cette politique ne change rien à l’attachement populaire. « Pour nous, les Américains ont tous été bons », insiste Schmetz. Chaque année, son épouse Mathilde dépose 696 roses sur les tombes des soldats de la 1re division d’infanterie américaine, The Big Red One, au cimetière Henri-Chapelle.
Mais au-delà de ces gestes sincères, le doute s’installe : les États-Unis resteront-ils un allié éternel ? Selon Hendrik Vos, professeur en études européennes à l’université de Gand, l’époque où cette alliance allait de soi est révolue. « La croyance naïve selon laquelle les Américains seront toujours des alliés, c’est terminé », affirme-t-il. Et d’interroger : « Sommes-nous condamnés à une gratitude éternelle ? »
Alors que l’Europe honore la mémoire de ses libérateurs, la question se pose avec acuité : la reconnaissance historique peut-elle suffire à maintenir vivante une alliance soumise à tant de tensions contemporaines ?