C'était un 12 mai : Le renvoi de Turgot par Louis XVI
C'était un 12 mai : Le renvoi de Turgot par Louis XVI

Le 12 mai 1776, le roi Louis XVI renvoie son contrôleur général des finances, Anne Robert Jacques Turgot, mettant brutalement fin à deux ans de réformes audacieuses menées au nom du libéralisme économique. Économiste brillant, disciple des physiocrates et partisan du célèbre principe du « laissez faire, laissez passer », Turgot avait été nommé en août 1774, quelques semaines seulement après l’avènement du jeune roi. Il avait aussitôt découvert l’état catastrophique des finances royales et s’était attelé à une tâche immense : rééquilibrer les comptes sans lever de nouveaux impôts, en supprimant les privilèges et en libérant l’économie de ses entraves séculaires. Sa disgrâce, obtenue par les privilégiés qu’il menaçait, signe l’échec d’une dernière chance de réformer la monarchie française avant la tempête révolutionnaire.

Des réformes trop audacieuses pour leur temps

Dès son entrée en fonction, Turgot taille dans les dépenses de la Maison du roi et sermonne Louis XVI sur l’usage de l’argent public, lui écrivant sans détour : « Il faut, Sire, vous armer contre votre bonté, de votre bonté même, considérer d’où vous vient cet argent que vous pouvez distribuer à vos courtisans. » Mais les économies ne suffisent pas. Turgot engage alors une série d’édits réformateurs d’une portée considérable. Le premier libère la circulation du grain en supprimant les droits de douane intérieurs, mesure économiquement juste mais incomprise du peuple, qui y voit une menace d’aggravation des disettes. Il s’ensuit une vague d’émeutes dans les villes, la fameuse « guerre des farines » de 1775, que des spéculateurs comme le prince de Conti auraient secrètement attisée pour protéger leurs intérêts. Un second édit, promulgué en février 1776, supprime les corporations, ces communautés de métiers héritées du Moyen Âge qui organisaient l’accès à chaque profession depuis le XIIe siècle, imposant des années d’apprentissage, des chefs-d’œuvre à présenter et des droits de maîtrise prohibitifs. Le Parlement de Paris refuse d’enregistrer cet édit : il faut un lit de justice, le 12 mars 1776, pour l’y contraindre. D’autres édits abolissent par ailleurs les corvées pesant sur les paysans, que Turgot propose de remplacer par un impôt sur tous les propriétaires sans distinction, la « subvention territoriale ». C’en est trop pour les privilégiés.

La chute d’un réformateur, un avertissement ignoré

La coalition des intérêts lésés, noblesse, parlementaires, grands marchands, courtisans, obtient du roi la révocation de Turgot le 12 mai 1776. Louis XVI, trop faible pour résister aux pressions de son entourage, cède. Sitôt Turgot parti, un nouvel édit d’août 1776 rétablit l’essentiel de l’organisation corporative, réduisant à néant les mois de combat du ministre. Ce n’est qu’en 1791, sous la Révolution, que le décret d’Allarde supprimera définitivement les corporations. Avant de quitter ses fonctions, Turgot adressa au roi une lettre prémonitoire restée célèbre : « N’oubliez jamais, Sire, que c’est la faiblesse qui a mis la tête de Charles Ier sur un billot. » Louis XVI n’écouta pas. Treize ans plus tard, il montait à l’échafaud. Le renvoi de Turgot reste ainsi l’un des tournants les plus lourds de la monarchie française : en écartant son meilleur réformateur sous la pression des privilégiés, Louis XVI ferma la dernière porte qui aurait pu permettre à la France d’éviter la Révolution.

Partager

Communauté

Commentaires

Les commentaires sont ouverts, mais protégés contre le spam. Les premiers messages et les commentaires contenant des liens passent par une validation manuelle.

Soyez le premier à commenter cet article.

Réagir à cet article

Les commentaires sont modérés. Les messages promotionnels, les envois automatiques et les liens abusifs sont bloqués.

Votre premier commentaire, ou tout message contenant un lien, peut être placé en attente de validation.