La décision prise par Pékin de frapper les produits laitiers européens de nouveaux droits de douane provoque une onde de choc dans l’industrie française. Derrière l’annonce technique d’une taxation temporaire se cache un bouleversement commercial majeur pour les exportateurs, en particulier pour les acteurs positionnés sur la crème, un segment où la France occupe une place dominante. La Fédération nationale de l’industrie laitière alerte sur l’ampleur du coup porté à un secteur déjà fragilisé par les tensions internationales. Ces surtaxes, dévoilées le 22 décembre, s’inscrivent dans le cadre d’une enquête dite anti-subventions lancée par la Chine à l’été 2024. Elles visent plusieurs catégories de produits, dont les fromages frais ou transformés, certains laits et surtout les crèmes, déjà soumises à une fiscalité spécifique. Pour la profession, l’impact est immédiat. La fédération, qui représente notamment Lactalis, Danone ou Bel, considère que la mesure remet en cause des années de construction commerciale sur le marché chinois. Au cœur des inquiétudes figure le groupe Savencia, propriétaire de marques emblématiques comme Elle & Vire. Implanté en Chine depuis plus de vingt-cinq ans, le groupe y dispose de filiales locales et d’unités de production destinées au marché intérieur. La Chine constitue pour lui un débouché stratégique, notamment pour la crème et certains fromages, même si ce marché ne représente qu’une part limitée de son chiffre d’affaires mondial, estimée autour de 2 %. Cette exposition sectorielle rend toutefois Savencia particulièrement vulnérable aux nouvelles barrières tarifaires.
La crème française, cible principale des mesures chinoises
Les chiffres illustrent le déséquilibre des échanges. En 2024, la France a exporté pour près de 370 millions d’euros de produits laitiers vers la Chine, incluant lait, crème et fromages. Sur les neuf premiers mois de 2025, ce montant atteignait déjà 245 millions d’euros, en léger recul par rapport à l’année précédente. Dans ce total, la crème occupe une place centrale. Sur les 100 000 tonnes de crèmes européennes exportées vers la Chine, la moitié provient de France, tandis que l’Hexagone ne représente qu’une fraction des volumes de fromages expédiés. La poudre de lait, pourtant un pilier des échanges laitiers internationaux, échappe pour l’instant à l’enquête chinoise. Cette exclusion accentue encore la pression sur la crème, déjà frappée par une taxation de 15 % avant l’annonce des nouvelles surtaxes. Selon les autorités chinoises, ces produits bénéficieraient de subventions publiques européennes causant un préjudice significatif aux producteurs locaux. Une analyse contestée par Bruxelles, qui rejette les conclusions avancées par Pékin. Les droits annoncés, qualifiés d’anti-subventions, s’échelonnent de 21,9 % à 42,7 % selon les entreprises concernées. Plusieurs dizaines de sociétés européennes sont visées. Certaines, comme l’italienne Sterilgarda Alimenti SpA, se voient appliquer le taux le plus bas, tandis que d’autres, notamment des entités du groupe FrieslandCampina, héritent du plafond maximal. Cette différenciation accroît la complexité du paysage concurrentiel et fragilise l’ensemble de la filière.
Un bras de fer commercial aux conséquences durables
Au niveau politique, la réaction européenne est ferme. L’Union européenne a condamné ces surtaxes, les inscrivant dans un contexte plus large de tensions commerciales. L’enquête chinoise intervient en effet en rétorsion aux droits de douane imposés par Bruxelles sur les véhicules électriques fabriqués en Chine. Les autorités européennes tentent désormais de convaincre Pékin de renoncer à ces mesures avant leur éventuelle pérennisation. La date clé est fixée au 21 février, échéance à laquelle la Chine doit annoncer si les droits temporaires deviennent définitifs. D’ici là, l’incertitude pèse sur les stratégies d’exportation et sur l’équilibre économique de nombreuses entreprises. Pour les industriels français, le risque dépasse la simple baisse des volumes. Il touche à la visibilité de long terme sur un marché en croissance et à la crédibilité des accords commerciaux internationaux. Dans un contexte de ralentissement économique mondial, cette nouvelle friction commerciale rappelle la vulnérabilité des filières agricoles et agroalimentaires face aux décisions géopolitiques. Pour l’industrie laitière française, l’enjeu est désormais de limiter l’impact immédiat tout en défendant, au niveau européen, un accès durable au marché chinois.