Human Rights Watch conclut dans un rapport publié cette semaine que le président tunisien Kaïs Saïed cherche à démanteler entièrement la société civile du pays, tandis que des militants et des organisations dénoncent une répression systématique.
« La plupart des organisations de la société civile sont aujourd’hui en état de choc », résume Messaoud Romdhani, militant tunisien des droits humains. Selon lui, ceux qui critiquent les autorités sont exposés à des poursuites pour blanchiment d’argent, ce qui entraîne la suspension de leurs activités. Un autre militant, qui a requis l’anonymat, évoque un « effet paralysant » : l’incertitude elle-même, dit-il, est devenue une forme de pression qui pousse les gens à se censurer avant même de prendre la parole en public.
Human Rights Watch tire la même conclusion dans un rapport publié mercredi. « Il est clair que les autorités abusent de tous les outils à leur disposition pour fermer l’espace dévolu à la société civile en Tunisie », écrit l’organisation. Bassam Khawaja, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord de HRW et éditeur du rapport, détaille les méthodes employées : poursuites judiciaires arbitraires, détentions, enquêtes financières et suspensions d’organisations. « Cela équivaut à un verrouillage total de la société civile en Tunisie », dit-il.
Élu démocratiquement en 2019, Saïed a dissous le parlement en juillet 2021 avant de démonter progressivement les institutions démocratiques, réprimer l’opposition et arrêter des figures politiques. Pour Anthony Dworkin, chercheur senior au Conseil européen des relations étrangères, l’objectif du président n’a pas varié depuis cinq ans : « consolider le pouvoir et éliminer les contre-pouvoirs et les critiques de son régime ».
Saïed, lui, rejette l’étiquette d’autoritaire. Il affirme que ses mesures visent à lutter contre la corruption et à préserver la démocratie, accusant ses détracteurs de recevoir des financements étrangers pour déstabiliser le pays. La présidence tunisienne n’a pas répondu aux sollicitations adressées avant la publication de ce rapport.
Malgré la répression, des manifestations ont eu lieu. Le 25 juillet, cinquième anniversaire du coup de force présidentiel, des milliers de personnes ont défilé dans les rues de Tunis pour dénoncer la dégradation des conditions de vie, le recul démocratique et la gestion des services publics. Des coupures d’eau et d’électricité frappent régulièrement le pays, que Saïed a qualifiées d’« actes prémédités visant à enflammer la situation ». Fin août, des manifestants ont de nouveau réclamé sa démission en scandant « Le peuple veut la chute du régime », slogan hérité du Printemps arabe de 2010-2011. Ces rassemblements ont été initiés par Nafas, un collectif citoyen lancé en mai, dont l’un des membres, Mohamed Hawel, enseignant à l’université, explique que le mouvement a été créé pour fédérer les citoyens autour des besoins essentiels : eau, électricité, alimentation.
Un fossé générationnel se creuse par ailleurs au sein de la société tunisienne, selon une enquête de l’Arab Barometer publiée en juillet et conduite à l’automne 2025. Les Tunisiens plus âgés et moins diplômés portent un regard nettement plus positif sur la situation politique et économique que leurs compatriotes jeunes et plus instruits. 49 % des 18-39 ans déclarent faire confiance aux organisations de la société civile, contre seulement 32 % des 40 ans et plus. Michael Robbins, directeur de l’Arab Barometer, note que la confiance envers la société civile a « chuté assez nettement » chez les Tunisiens de 40 ans et plus depuis deux ans, alors qu’elle est restée stable chez les jeunes.
Pour Dworkin, cette division ne doit pas être surestimée. Les manifestations récentes, juge-t-il, ne sont « pas assez importantes pour représenter une menace sérieuse » pour Saïed, même si le président a perdu un soutien populaire considérable en raison de son incapacité à redresser l’économie. « Mais il n’existe pas d’alternatives politiques attractives, et les gens sont aussi fatigués des bouleversements politiques », ajoute-t-il. Beaucoup de Tunisiens, selon lui, cherchent simplement à vivre au quotidien, quand d’autres envisagent d’émigrer.

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