Le nord-est du Nigeria est à nouveau plongé dans la tourmente. Depuis le début de l’année, le groupe djihadiste Boko Haram multiplie les attaques contre des postes militaires et des villages civils, faisant craindre un retour à l’insécurité extrême qui avait marqué le pic de son influence au début des années 2010. Malgré les discours rassurants de l’armée, la réalité sur le terrain révèle des failles béantes dans la stratégie sécuritaire du pays.
La semaine dernière, neuf membres d’une milice locale ont été tués à Gajibo, dans l’État de Borno, épicentre historique de l’insurrection. Les soldats, selon des témoins et des travailleurs humanitaires, auraient déserté leur poste à l’annonce de l’arrivée imminente des insurgés. Cette attaque s’ajoute à une série de raids meurtriers et d’engins explosifs improvisés placés sur les routes, visant aussi bien militaires que civils.
Boko Haram s’est scindé en deux factions : d’un côté, l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), affilié à l’EI, qui cible principalement les forces armées, et de l’autre, Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad (JAS), qui s’en prend de plus en plus aux civils, recourant aux enlèvements et aux pillages pour financer ses opérations. ISWAP, réputé plus organisé, a attaqué au moins 15 positions militaires cette année, notamment à Gajibo, Buni Gari, Rann, et jusqu’à la frontière camerounaise, souvent lors d’attaques coordonnées de nuit.
Selon Malik Samuel, chercheur à Good Governance Africa, la montée en puissance d’ISWAP s’explique par sa structure décentralisée et son expansion territoriale. Ses tactiques, influencées par l’État islamique au Moyen-Orient, incluent désormais l’utilisation de drones modifiés pour larguer des explosifs. Ces évolutions technologiques rendent le groupe difficile à anticiper et à contrer.
L’armée nigériane, elle, se retrouve souvent dépassée. « Ces bases sont sous-dotées en hommes et isolées », explique Ali Abani, un travailleur humanitaire basé à Dikwa. Il évoque une attaque survenue le 12 mai où les soldats, inférieurs en nombre, ont pris la fuite, abandonnant leur matériel aux mains des assaillants. Des repentis supposés de Boko Haram joueraient même un rôle d’informateurs infiltrés.
Le gouverneur de Borno, Babagana Zulum, alerte sur une situation critique : des positions militaires seraient perdues « presque quotidiennement, sans affrontement ». Les parlementaires nigérians appellent, eux aussi, à renforcer urgemment les capacités opérationnelles des forces armées. Mais l’armée reste silencieuse, refusant tout commentaire officiel.
Alors que les souvenirs de l’enlèvement des lycéennes de Chibok en 2014 et des territoires conquis par Boko Haram refont surface, la peur grandit : celle de voir le pays replonger dans une spirale de violence que l’on croyait en partie maîtrisée. Malgré une visite symbolique de hauts gradés à Gamboru, à la frontière camerounaise, et la promesse de nouveaux déploiements, les Nigérians attendent surtout des actes concrets pour stopper la résurgence des djihadistes.