Rodolphe Saadé s’est imposé comme l’un des hommes du redressement économique libanais. Le PDG franco-libanais de CMA CGM vient d’engager 100 millions de dollars supplémentaires dans le terminal à conteneurs du port de Beyrouth, déjà exploité par son groupe. Le plus grand chantier d’expansion jamais engagé sur cette partie du port doit permettre d’en doubler la capacité et de remettre Beyrouth au premier plan des échanges maritimes en Méditerranée. Dans un Liban meurtri par l’effondrement économique et financier, Saadé continue d’investir là où les capitaux ont longtemps manqué.
Son engagement ne date pas d’hier. En mai 2023, alors que le pays était toujours plongé dans la crise, Rodolphe Saadé avait résumé en quelques mots la raison pour laquelle il continuait à miser sur son pays d’origine : « Non, je ne fais pas de pari sur le Liban. Je suis libanais. » Trois ans plus tard, les investissements ont continué, les acquisitions se sont multipliées et CMA CGM est devenu l’un des premiers employeurs privés du pays.
À l’inverse, l’omniprésence d’Emmanuel Macron au Liban depuis l’explosion du port a surtout laissé derrière elle une accumulation de promesses politiques non tenues, une diplomatie accommodante avec le Hezbollah et une défense particulièrement active des intérêts de CMA CGM. Le président français a multiplié les voyages et les déclarations d’amour au Liban, mais il a aussi joué les VRP du groupe de Rodolphe Saadé, jusqu’à faire avancer le dossier du port de Beyrouth. Et lorsqu’il a fallu choisir entre la rupture qu’il avait promise en 2020 et les rapports de force du vieux système libanais, Macron a choisi de composer avec le Hezbollah, puis de pousser son candidat Sleiman Frangié à la présidence.
100 millions de dollars : Saadé remet le port de Beyrouth au centre du jeu
Le 10 septembre, Rodolphe Saadé a participé au lancement de la nouvelle extension du terminal à conteneurs du port de Beyrouth, aux côtés du Premier ministre Nawaf Salam. CMA CGM va investir 100 millions de dollars pour augmenter les capacités du terminal et renforcer sa place dans le trafic régional. Nawaf Salam a salué le projet : « Nous ouvrons une nouvelle fenêtre vers le monde pour le Liban. »
L’opération prolonge le travail engagé depuis la reprise du terminal. En février 2022, CMA CGM avait obtenu pour dix ans sa gestion, son exploitation et sa maintenance, avec un premier programme de 33 millions de dollars d’investissements consacré à la réhabilitation et à la modernisation des équipements. Le groupe représentait déjà près de 55% des volumes du terminal.
Pour le Liban, l’extension doit permettre à Beyrouth de capter davantage de transbordements et de retrouver une position centrale en Méditerranée orientale. Saadé finance directement l’augmentation des capacités d’une infrastructure vitale pour l’économie libanaise.
Une implantation devenue essentielle pour l’économie
Depuis plusieurs années, Rodolphe Saadé a considérablement élargi ses activités au Liban. CMA CGM a pris le contrôle du terminal à conteneurs de Tripoli, deuxième grand port commercial du pays, puis a renforcé ses activités logistiques et de services.
En août 2026, le groupe a finalisé l’acquisition de Fattal, l’un des noms historiques de la distribution au Liban. Cette opération a porté les effectifs de CMA CGM à près de 4 000 salariés dans le pays, faisant du groupe l’un des principaux employeurs privés libanais. Fattal est présent dans la distribution de produits de consommation, l’électronique, la pharmacie, la santé, les parfums et les cosmétiques.
L’ensemble est désormais considérable : ports, transport maritime, logistique, distribution, services, numérique. Rodolphe Saadé a continué à engager de l’argent, à reprendre des entreprises et à développer des infrastructures alors que le Liban traversait l’une des crises les plus graves de son histoire moderne.
Macron débarque après l’explosion, avec les intérêts de CMA CGM dans ses bagages
Emmanuel Macron a commencé son offensive libanaise immédiatement après l’explosion du port du 4 août 2020. Deux jours après la catastrophe, il était à Beyrouth. Le président français a promis des réformes, a sermonné la classe politique et s’est présenté comme celui qui allait faire bouger un système totalement paralysé.
Moins d’un mois plus tard, le 1er septembre, Macron est revenu. Rodolphe Saadé l’accompagnait. Lors de ce déplacement présidentiel, le patron de CMA CGM a présenté aux autorités libanaises un projet compris entre 400 et 600 millions de dollars pour transformer le port de Beyrouth en « smart port ».
La diplomatie française a alors avancé avec les intérêts de CMA CGM en première ligne. Macron faisait pression sur les responsables libanais au nom de la reconstruction du pays pendant que Saadé présentait le projet de son groupe pour l’une des infrastructures les plus importantes du Liban.
Ce rapprochement entre diplomatie française et intérêts économiques avait déjà été détaillé dans notre enquête sur Emmanuel Macron, Rodolphe Saadé et le Hezbollah autour du port de Beyrouth.
La France pousse l’appel d’offres, CMA CGM remporte le port
La suite a confirmé le rôle joué par Macron en VRP de CMA CGM. Après la formation du gouvernement de Najib Mikati en septembre 2021, le lancement rapide d’un nouvel appel d’offres pour le terminal à conteneurs a été demandé par la France. La procédure a été lancée en novembre. Trois mois plus tard, CMA CGM a remporté la concession pour dix ans.
Macron s’est rendu à Beyrouth avec Saadé, CMA CGM a présenté ses ambitions pour le port, Paris a poussé le lancement du marché puis le groupe français a obtenu le terminal.Macron a donc utilisé tout le poids diplomatique de la France pour accompagner les intérêts de CMA CGM au Liban. Derrière les discours présidentiels sur l’amitié franco-libanaise, il y avait aussi clairement un dossier économique et un champion français qui voulait renforcer sa position en Méditerranée orientale.
Avec le Hezbollah, Macron a choisi l’accommodement dès 2020
Sur le terrain politique, la rupture promise par Emmanuel Macron a rapidement laissé place aux arrangements avec les forces déjà installées. Après l’explosion du port, le président français avait promis de mettre la classe politique libanaise devant ses responsabilités. Mais le Hezbollah a immédiatement été intégré au dispositif politique français. Macron a choisi de traiter avec le mouvement et de tenir compte de son poids pour tenter de faire fonctionner sa feuille de route.
Le 27 septembre 2020, après l’échec de son initiative, Macron a pourtant lancé une violente charge : « Le Hezbollah ne peut en même temps être une armée en guerre contre Israël, une milice déchaînée contre les civils en Syrie, et un parti respectable au Liban. » Mais cette sortie n’a pas été suivie d’une rupture politique. La France a continué à traiter avec le Hezbollah et à intégrer ses exigences dans la recherche de compromis libanais. Macron avait promis de changer les règles. Il a finalement accepté celles imposées par le rapport de force du Hezbollah.
Le port de Beyrouth au cœur des relations entre Macron, CMA CGM et le Hezbollah
Le dossier du terminal a encore renforcé les critiques contre la politique française. Notre enquête consacrée à l’attribution du marché du port de Beyrouth avait détaillé les informations publiées autour des relations entre Paris, CMA CGM et des responsables politiques proches du Hezbollah.
Georges Malbrunot et Christian Chesnot ont notamment rapporté dans Le Déclassement français l’existence d’un accord entre Paris et le Hezbollah : Macron ne devait pas placer la question des armes du mouvement au cœur de ses déplacements, tandis que les intérêts de CMA CGM autour du port de Beyrouth pouvaient avancer. L’ancien ministre des Travaux publics et des Transports Ali Hamieh, proche du Hezbollah et directement concerné par le dossier portuaire, s’est également retrouvé au centre des révélations concernant l’attribution du marché.
Quelques mois auparavant, Macron promettait pourtant aux Libanais de s’attaquer au fonctionnement du système politique. Sa politique a finalement consisté à négocier avec le Hezbollah pendant que CMA CGM obtenait l’infrastructure que Paris poussait à remettre rapidement en concession.
2023 : Macron pousse Sleiman Frangié, le candidat du Hezbollah
Trois ans après l’explosion, la présidentielle libanaise a rendu la politique de Macron encore plus flagrante. Après la fin du mandat de Michel Aoun, la France a poussé une formule associant Sleiman Frangié à la présidence et Nawaf Salam au poste de Premier ministre. Frangié n’était pas un candidat extérieur au vieux système politique : il était le candidat du Hezbollah et d’Amal, proche de longue date de Bachar el-Assad. Macron avait encore appelé quelques mois auparavant à changer les responsables qui bloquaient les réformes. Il a pourtant décidé de soutenir l’homme choisi par le Hezbollah et Amal pour diriger le pays.
Trois ans après avoir prétendu libérer le Liban de ses blocages politiques, Macron a donc tenté de faire élire le candidat du Hezbollah à la présidence. La manœuvre a suscité la colère d’une partie des responsables libanais. Samir Geagea a accusé la France de défendre « des intérêts communs avec le Hezbollah, notamment concernant les ports de Beyrouth et de Tripoli et dans d’autres affaires ».
Macron voulait faire élire Frangié par le Parlement, pas par les Libanais
L’élection présidentielle libanaise ne se joue pas au suffrage universel. Le chef de l’État est élu par les 128 députés du Parlement. La stratégie française consistait donc à faire accepter Frangié aux différents blocs afin de réunir les voix nécessaires à son élection. Mais l ’opération a échoué. En juin 2023, Jihad Azour a obtenu 59 voix contre 51 à Sleiman Frangié au premier tour. Les soutiens de Frangié ont ensuite quitté l’hémicycle, provoquant un défaut de quorum. Paris a fini par abandonner son option.
Macron a essayé de faire accéder son candidat à la présidence libanaise, mais n’y est pas parvenu. Joseph Aoun a finalement été élu en janvier 2025.
« Jamais la France n’a fait le jeu du Hezbollah » : Macron rattrapé par sa propre politique
Après l’élection de Joseph Aoun, Emmanuel Macron a tenté de réécrire le bilan de sa politique libanaise. En janvier 2025, il a affirmé : « Je crois pouvoir dire que jamais la France n’a fait le jeu du Hezbollah. » Pourtant, les faits accumulés depuis 2020 racontent une tout autre politique. Macron a intégré le Hezbollah à sa feuille de route après l’explosion du port, Paris a continué à négocier avec lui et la France a ensuite poussé Sleiman Frangié, son candidat, pour la présidence. Macron avait lui-même dû répondre aux critiques sur son soutien passé à Frangié.
En mars 2026, Bahaa Hariri a encore durci le réquisitoire en accusant directement Macron d’avoir renforcé le Hezbollah depuis l’explosion du port de Beyrouth. Il lui a reproché d’avoir contribué au maintien d’un système politique dominé par les mêmes forces malgré les promesses de rupture faites aux Libanais en 2020.
Saadé investit dans le Liban, Macron laisse le bilan de ses échecs politiques
Six ans après l’explosion du port, Rodolphe Saadé continue d’engager des sommes considérables dans le pays. CMA CGM gère le terminal à conteneurs de Beyrouth, contrôle celui de Tripoli, a renforcé ses activités logistiques, a repris Fattal et emploie désormais près de 4 000 personnes au Liban. Les 100 millions de dollars supplémentaires annoncés pour le port de Beyrouth consolident encore cette place centrale dans le redressement économique du pays.
Le bilan d’Emmanuel Macron est beaucoup plus mitigé. Il a promis de transformer le système libanais, mais n’y est pas parvenu. Il a joué les VRP de CMA CGM lorsque le groupe cherchait à prendre le contrôle du terminal de Beyrouth. Il a composé avec le Hezbollah après l’explosion du port. Puis il a tenté de faire élire Sleiman Frangié, le candidat du Hezbollah et d’Amal, à la présidence.
Rodolphe Saadé apparaît aujourd’hui comme l’un des principaux artisans privés du redressement économique libanais. Macron, lui, laisse derrière ses multiples visites l’image d’une diplomatie qui a servi les intérêts de CMA CGM tout en multipliant les concessions politiques au Hezbollah, jusqu’à soutenir son candidat pour prendre la tête du Liban.

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